Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Quand je l'aperçus, elle était assise à la terrasse du café Febro, sur la piazza Vittorio Emmanuel. Les rayons du soleil de quinze heures jouaient à cache-cache entre les vagues de ses  cheveux ébouriffés..

Elle n'avait pas beaucoup changé. Sa crinière de lionne s'était éclaircie de quelques mèches  couleur de miel blond, elle portait toujours des lunettes de soleil aux verres très noirs derrière lesquels se cachaient des prunelles d'eau gelée observant les passants pour se saisir de leurs regards.

Craignant d'être à mon tour repérée, je me fondis dans l'ombre d'une porte cochère.

Comme dans mes souvenirs, elle croisait et décroisait nerveusement ses longues jambes serrées dans les jeans noirs qu'elle affectionnait.. Elle portait aussi des escarpins à talons hauts qui suffisaient à féminiser une tenue faussement décontractée.

Je souris ; elle fumait toujours les mêmes cigarettes, fines et élégantes, et comme jadis, n'avait pas de briquet dans son sac.

« Signore… ». Ce fut la seule concession qu'elle fit à l'italien, s'adressant ensuite en français au garçon de service sur  la terrasse. Comme avant lui la plupart des hommes, il se précipita et tendit du feu à cette femme dont il n'aurait su dire si était belle ;  elle diffusait une chaleur animale.

Je savais tout d'elle, et dix ans après, je pouvais anticiper le moindre de ses gestes.

Comme je le pensais, elle saisit le poignet du jeune homme figé dans la béatitude, le temps d'attirer la flamme du briquet vers sa cigarette. Elle fit lentement glisser ses lunettes sur le bout de son nez parfait et planta son regard de louve dans les yeux juvéniles.

Enzo en fut tout retourné. Elle ne dit pas un mot. Il resta là, tel un arbre singulièrement enraciné sur les dalles d'une terrasse.

Elle l'ignora, soupira, se saisit d'un journal qu'elle ne lisait jamais, et porta lascivement la tasse d'expresso à ses lèvres  sculptées en forme de cœur.

J'aurais pu franchir les quelques mètres et la décennie qui nous séparaient.

Lysiane avait été ma meilleure amie.

Je renonçais. Lysiane croquait aussi les hommes comme on croque les pommes. Elle aimait particulièrement cueillir ces fruits dans les jardins de ses amies.

 

 

Tag(s) : #Textes des auteurs
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :