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Rue des Martyrs, la nuit s'achève sur ce qui fût l'Enfer pour les sans-abri. L'hiver enserre Montmartre dans l'étau de ses mâchoires glacées. A l'aube, la chaussée scintille des éclats de cristaux givrés dont elle est poudrée.

Tassé dans la misère,  émergeant douloureusement de l'amoncellement de cartons sous lequel il s'est protégé des morsures de Janvier, Denis s'assied, le dos calé contre un sac en vieux cuir craquelé.

Précieux, son unique bagage renferme ses trésors de paumé.

A ses côtés, étendu sous la couverture lépreuse et répugnante dont Denis l'a recouvert cette nuit, Belin est inerte. Du coude, Denis s'assure que le gamin n'a pas succombé à l'hypothermie. Belin grogne et grince des dents. Il est vivant.

Le môme lui colle au train comme un gamin aux basques de son père.

Lorsqu'il avait fallu quitter le squat de la Goutte d'Or -Le massacre d'un SDF par des zonards arborant crânes rasés et croix gammées, imposait d'émigrer en urgence dans des lieux plus hospitaliers-, Belin n'avait pas su où aller. Apitoyé par la détresse et la vulnérabilité de ce junky précoce, ému par ses yeux mouillés de labrador abandonné, Denis ne l'avait pas chassé quand les pas du gamin avaient battu le pavé au même rythme que les siens.

L'improbable tandem s'était échoué rue des Martyrs deux semaines auparavant. Depuis, Denis veillait sur Belin et observait la rue.

 

Au petit matin, pétrifiée par la vague de froid, la rue tarde à se ranimer. Noctambules et courtisanes ont déserté  le quartier. Les artistes travestis du Cabaret Michou ont retrouvé leur identité et sont allés se coucher. Au fil des dernières heures, l'artère a troqué sa parure de frivolités contre des apparences d'honorabilité.

Sur le trottoir en face, le bistrot des frères Jacques s'éclaire des lampes qu'on allume. L'établissement est comme ses propriétaires, sans contrefaçon. Ici, le comptoir d'origine est en zinc, le carrelage lézardé n'est pas toujours nettoyé, la clientèle est authentique ; piliers de bar certifiés, gueules de bois occasionnelles aux lendemains des ripailles trop arrosées, et habitués des lieux plus sobres, moins folkloriques mais tout aussi fidèles. Au pied de la Butte, c'est l'un des rares bistrots préservés des décors et des scénarii destinés aux touristes.

Propriétaires depuis cinq ans, les Jacques sont des jumeaux aux origines indéterminées. Leur ressemblance est telle que pour les distinguer, il faut se fier à la couleur des tabliers dans lesquels ils s'enroulent pour travailler : jaune pour l'un, vert pour l'autre.

Ce matin, c'est Le Jaune qui fait l'ouverture. Pesamment posté à la lisière de la devanture, il baille sans retenue, aspire une profonde goulée d'air froid et fait un signe amical en direction des paumés recroquevillés de l'autre côté de la chaussée. Comme chaque jour, tout à l'heure, il traversera la rue pour leur apporter une pleine thermos de café ;  il s'étonnera encore que les vagabonds n'aient pas  été ramassés par le Samu social, ou pire, délogés par des concurrents d'infortune.

Le plus jeune lui parait totalement déjanté, maigre à faire peur, noyé dans la somnolence caractéristique des junkies. Sous la pellicule de crasse, Le Jaune sait pourtant deviner des traits gracieux et une tignasse d'épis qui jadis, au temps des shampoings, devait être blonds. L'autre, plus âgé, reste une énigme pour le bistrotier. Il n'a pas le profil des errants qu'on a coutume de voir coloniser les pavés du quartier. Certes, il est sale aussi, peu bavard, mais il semble attentif à ce qui l'entoure, même si parfois il fixe l'entrée de la rue des heures durant tel un halluciné. Le Jaune l'assimile plutôt à un aventurier dont la dernière épopée aurait mal tourné.

 

Accolée au bistrot, la boulangerie des Brins d'Or exhale déjà des arômes de pâte feuilletée, de mie chaude mêlée au sucre vanillé.

Depuis peu, la boutique est tenue par Judith, une belle fille ronde à l'âge des moissons, cheveux longs ramassés en un faux négligé sur le haut de la tête. Echappées de l'ouvrage, des mèches rousses projettent des reflets mordorés sur un visage au teint de lait. Ce matin, Les frimas l'ont engoncée dans un épais paletot trop juste, dont elle tire vainement les bords pour mieux se protéger. « Si c'est pas une misère de voir ça ! Des bonshommes à la rue par un temps pareil ! ». Tout à l'heure, elle ira leur porter des croissants chauds qu'ils pourront tremper dans le café brûlant offert par les Jacques.

 

Les résidents des immeubles voisins repoussent frileusement les volets sur les façades alignées, où le gris sale le dispute à l'écru lumineux de quelques bâtisses bourgeoises récemment ravalées.

 

Plus tard.La foule bigarrée a depuis longtemps envahi la rue des Martyrs, lorsque découragé, les yeux fatigués d'avoir autant guetté, Denis sursaute sous des assauts d'adrénaline. Tout en haut de l'artère, débouchant de la rue Notre Dame de Lorette, la silhouette se précise. Martin de Bastide s'avance sans hâte, d'une démarche légère comme les vapeurs de chaleur moite expulsées par les grilles d'aération souterraines près desquelles les paumés se sont réfugiés.

Fringuant quadragénaire aux allures juvéniles, il émane de lui une assurance proche de l'arrogance doublée une distinction qui font se retourner les passants. Il se meut du pas souple et délié de ceux à qui tout réussit.

Elégant et sans complexe, il exhibe un costume haute couture gris anthracite à la coupe impeccable, des souliers noirs estampillés Gucci et un Loden épais à l'ocre flamboyant, dont il laisse  les pans s'ouvrir librement au gré des caprices du vent.

Denis n'aperçoit pas l'enfant. Naguère, tel un poulain dans le sillage de l'étalon, le petit garçon gambadait  sur de longues jambes maladroites entravées dans leur course par l'obstacle d'un caban bleu- roi un peu  grand. Joyeux, l'enfant pépiait sans relâche, intarissable conteur d'aventures  puisées au cœur du monde magique de l'enfance et connues de lui seul. Sous un bras, il étreignait sans jamais s'en défaire, les précieux vestiges d'une peluche lépreuse, mille fois rapiécée par les mains expertes d'une maman. Un Lapin Bleu.

 

Belin grogne à nouveau et se redresse péniblement, appuyé sur un coude. C'est l'heure approximative où Denis lui donne du Subutex, seule véritable alternative à l'explosion de la folie et aux douleurs abdominales inhumaines accompagnant le sevrage auquel il est astreint. En vérité, il n'a pas eu le choix. Denis s'était montré très ferme : Belin devait lâcher la dope ou s'il continuait à se piquer, il pouvait aller crever ailleurs. Terrorisé par la solitude, la rue, la nuit et leurs dangers, Belin avait capitulé.

« Denis….Tu fais quoi ?

-        ça y est, il est là. Regarde…

-        Qui ?

-        De Bastide. Regarde, derrière le groupe de touristes

japonais, c'est lui, le grand type qui sourit tout le temps…. ».

Belin scrute le trottoir d'en face, suivant du regard la trajectoire de l'index pointé. Il entr'aperçoit Le Jaune dont le manège pour séduire Judith ne lui a pas échappé ; il fouille des yeux les grappes de passants que sa vision troublée lui renvoie sous forme de masses mouvantes, imprécises au centre de halots formés par les haleines condensées. L'effort fait naître une nausée et ses yeux recommencent à couler.

« Ben, j'vois pas très bien. C'est qui ce mec ? » Sans détourner son regard de la silhouette parvenue à hauteur du bistrot, Denis marmonne. Belin n'est pas certain d'avoir compris, Denis délire peut être. « De Bastide est un assassin, un tueur d'enfant qui continue de frimer, sapé comme un Prince, paradant comme une idole. De Bastide a massacré son propre fils et la terre continue tout de même à tourner…. ».

L'après midi touche à sa fin. Dans le bistrot des frères Jacques, la télé déverse son flot quotidien d'actualités. Le bulletin météo annonce des températures bien en dessous de zéro. Cette nuit, le froid va s'intensifier.

 

Dans la lueur grisâtre d'une aube tâchée par les derniers voiles d'une nuit refusant de céder, Belin se réveille en sursaut d'un cauchemar à peine dissipé. L'esprit embrumé, le corps rompu et poisseux, il se débat pour s'extraire du sommeil comateux qui le tire en arrière. Il se souvient seulement d'avoir gémi cette nuit, tant le froid torturait sa chair jusqu'aux os. Il se souvient aussi de Denis lui cédant, en guise de protection, sa portion de couverture et la totalité des cartons qui leur tiennent lieu d'abri. Réchauffé et rassuré, Belin s'était rendormi.

 

L'agitation grandit autour de lui. Accroupie à ses côtés, respectant les rituels d'approche auxquels elle a été formée, une fille le secoue gentiment et l'assure que tout ira bien. Sur son blouson, elle arbore l'appartenance au Samu Social ; sur un badge, Belin déchiffre « Magali – Infirmière – Equipe mobile ». Derrière elle, le véhicule d'aide sociale et l'ambulance des secours sont garés côte à côte, portes ouvertes. Les crachotements de la radio de bord de l'un font écho aux éclats vermillon du gyrophare de l'autre. Un long sac noir à la glissière a demi remontée laisse voir le visage pétrifié d'un Denis sans vie.

 

L'appel au 115 était parvenu à l'équipe du secteur 4 au terme d'une nuit de maraude où chacun se félicitait de n'avoir pas à déplorer trop de dégâts humains. Le signalement provenait du bistrot situé face au 17 de la rue des Martyrs. A cette adresse, Magali, l'infirmière chef de bord et Georges, le travailleur social, trouvèrent un jeune SDF endormi, mal en point, mais dont les constantes vitales étaient encore correctes. Pour son compagnon d'infortune, il était trop tard. L'hypothermie prolongée l'avait emporté facilement ; il n'avait pour tout rempart contre le froid que ses vêtements usés.

Le gamin, totalement désorienté, fût conduit rapidement vers le Centre d'Accueil le plus proche.

Dans le respect des procédures, l'inventaire des objets laissés par le défunt fût entrepris sur place, en présence d'un représentant des autorités de Police. Magali passait les objets en revue un à un ; sous la dictée, Georges consignait l'inventaire dans le rapport de nuit.

Les trésors du paumé, furent exhumés du vieux sac en cuir craquelé.

La liste fut rapidement dressée, d'une collection d'objets surprenants dans un paquetage de vagabond. Deux ouvrages traitant d'architecture romaine. Un autre se rapportant à l'histoire des rues de la Ville de Paris. En page 14, un paragraphe avait été surligné où Magali avait découvert l'origine de l'odonyme de la rue dans laquelle elle se trouvait. Un recueil des Contes d'Eva Luna. Sous quelques fripes usagées, Magali extirpa aussi 6 boites de Subutex, cinq étaient pleines, la dernière entamée. Pas de portefeuille, juste un sachet plastique abritant quelques billets et des tickets de métro périmés.

 

L'essentiel aurait pu lui échapper. Le coin de l'enveloppe en papier Kraft ne dépassait que de quelques millimètres entre la base du sac et le fond cartonné de soutien. A l'intérieur, on avait glissé un feuillet et une photographie.

Soigneusement pliée en deux, jaunie par le temps, une coupure de presse parue à la rubrique des faits divers dix ans auparavant relatait un accident de la route survenu dans le Sud de la France.

L'entrefilet titrait « Accident mortel sur la RN 85 ». Suivaient quelques lignes précisant les circonstances d'une collision survenue entre une Audi et un poids lourds, à hauteur de Sisteron. La berline avait été flashée quelques kilomètres en amont et roulait beaucoup trop vite. Elle avait dérapée sur la chaussée glacée et percuté un camion circulant en sens inverse. Le conducteur, Martin de Bastide, architecte parisien âgé de 39 ans, avait été transféré par hélicoptère au Centre hospitalier le plus proche. Son fils, 7 ans, n'avait pas survécu à ses blessures.

 

L'enveloppe renfermait également une photographie. Au dos, l'annotation était presque illisible. L'encre était délavée. Magali réussit cependant à déchiffrer les mots tracés par une main enfantine – « Papa, Maman, Moi et Pin-pon – 1997 » - Prit devant la façade d'un immeuble, le cliché témoignait de la gaîté de trois personnages offrant à l'objectif le  sourire de ceux à qui tout réussit.

Un bel homme élégant, portant un costume anthracite, des souliers noirs et un Loden griffé, tenait un enfant par la main. Le petit garçon blond riait à gorge déployée, montrant du bout de son doigt pointé vers la porte d'entrée, une plaque apparemment toute neuve, gravée de lettres dorées –Martin de Bastide – Architecte -. Au dessus de la plaque on apercevait le n° 17, celui de la rue. Appuyée à la rambarde d'un balcon en saillie sur la façade, une jolie jeune femme pétillante dessinait de ses doigts le signe de la victoire.

 

Magali aurait pu passer à côté de l'évidence si Georges, doté d'un sens de l'observation développé n'avait pas reconnu sur le cliché, celui dont Belin hurlait à présent le nom du fond de sa démence. Sous la couche de crasse et les stigmates gravés à la serpe par les trahisons de la vie, le visage de Martin n'avait pas trop vieilli.

 

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