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C'est l'doudou, c'est l'mama

C'est l'poupée poupée poupée

C'est l'doudou, c'est l'mama

C'est l'poupée saint Georges qui va

 

            Il est midi. C'est le dimanche de la Trinité. L'air du Doudou vient de retentir au carillon du beffroi, repris à pleine gorge par une population fébrile. Depuis 659 ans, c'est la même chose: les Montois, depuis qu'hier soir a claqué dans la collégiale la ritournelle fédératrice, vibrent à l'unisson. Et ce matin, le Car d'or à peine rentré avec son curé et ses enfants de choeur ravis - il s'est une nouvelle fois hissé au-dessus de la Rampe Sainte-Waudru, poussé, tracté, hissé, encouragé, forcé par six chevaux de trait et dix mille Montois exaltés - saint Georges précède le Dragon pour descendre la rue des Clercs. Sourires à droite, sourires à gauche, geste auguste de la lance, l'homme en jaune rayonne. Ses yeux, à l'abri du heaume sobrement empanaché, irradient toute la fierté d'être là depuis trois générations. Qu'importe qu'il soit chauffeur de poids lourds tous les autres jours de l'année, qu'importe que son cheval, si brave, s'attelle à de moins nobles tâches au fil des saisons, qu'importe que la foultitude du jour se discipline au quotidien dans les lycées ou les ministères. Aujourd'hui, la rue des Clercs est en liesse et frémit en une intense, vibrante clameur.

 

             Derrière lui, soutenus par les hommes blancs, les cent kilos de polystyrène du dragon s'ébrouent en cadence, encadrés des facéties des chins-chins. "El bièt" s'en va au combat. Ca fait des années qu'elle se plaint de son sort imparable à l'étalage de Diel, le dessinateur de la rue des Capucins. Elle a déjà tout essayé pour y échapper: se cacher dans la charpente de la collégiale, se déguiser en dame chanoinesse pour passer inaperçue dans la procession, faire le mort, ameuter Amnesty International pour émouvoir l'opinion mondiale... Rien n'y fait: chaque année, on le persécute, ce malheureux dragon, et chaque année il s'effondre, vaincu, au troisième coup de revolver. Au bout de 659 ans, on ne va pas changer ça, il va résigné à l'arène. Mais le peuple cruel attend encore de lui l'héroïsme : la volonté de se défendre, les coups de queue furieux qui exciteront son désir de lui arracher tout à l'heure, sur la grand-place, un crin porte-bonheur. Il se prête à leur caprice, se dandine, s'arrête, tourne sur lui-même, arrache une clameur unanime. Chins-chins, hommes de feuilles, hommes blancs, diables, policiers, pompiers escortent sa marche. Aux immeubles qui bordent l'étroite rue multiséculaire, des fenêtres, des corniches, des ressauts des façades, on s'enthousiasme à son passage. Il n'y a plus de notaires ni d'ouvriers, plus de millionnaires ni de gagne-petit, il n'y a plus que des Montois, et ces Montois n'ont qu'un seul coeur.

 

                Dans un moment, la rue des Clercs sera vidée de cette foule en rouge et blanc, vivantes couleurs de la ville. D'un seul élan, tous seront descendus sur la grand-place encourager le combat rituel de saint Georges et du Dragon, ils s'entasseront à la corde pour arracher qui un crin précieux, qui un ruban, qui un grelot, ils se rouleront dans le sable où le bien aura triomphé du mal. Pendant trois jours, entre les étals de la braderie et les cafés bondés, ils continueront à scander l'air du Doudou. Au pied du beffroi, le calme sera déjà revenu, laissant les vieux pavés aux souvenirs lancinants de la fête et à l'impatience des prochaines retrouvailles avec le dimanche de la Trinité.

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