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Mes enfants, je vais vous conter une belle histoire qui je vous l’assure est vraie. Si ma barbe est désormais blanche des années qui ont passé, ma mémoire fonctionne comme aux premiers jours et je garde sur mes tablettes les souvenirs des tours pendables de certains garnements qui sont aujourd’hui vos parents, voire vos grands-parents. Oui Pierre, Sophie et toi Margaux, les culottes courtes de vos parents ont usé le banc sur lequel vous êtes assis, avec la même impatience et le même regard qui pétille que je retrouve aujourd’hui chez vous. Mais ce n’est pas de vos parents dont j’ai envie de vous parler aujourd’hui.

 

Je veux vous parler d’un homme appelé Martin que les gens du bourg appelaient Martin les Grandes Paluches parce qu’il avait de grandes… non Benoit, les paluches sont les mains et non les oreilles ! Parce qu’il avait de grandes mains. Martin était le bucheron qui officiait dans la forêt alentour, coupant et défrichant pour éviter les incendies qui menacent nos paysages l’été et procurant du bois de chauffage pour l’hiver. Martin était solitaire et bougon, mais il avait le cœur sur la main et tout le monde l’appréciait parce qu’il était toujours prêt à aider quand quelqu’un était dans la peine. Martin avec ses grandes mains qui coupaient des arbres centenaires savait aussi les manier avec douceur quand il s’agissait de manipuler l’orgue de notre petite chapelle. Oui, l’orgue que vous voyait derrière vous, dans le chœur surélevé, celui qu’un autre anime désormais les dimanches. C’était lui l’organiste avant. Il avait appris à en jouer enfant avec Jean le Taiseux, l’organiste précédent qui s’était pris d’affection pour lui. Avant qu’il ne disparaisse un jour de novembre 1975, vous n’étiez pas encore nés et je venais d’être nommé curé de cette petite paroisse.

 

Un dimanche matin, il n’est pas venu pour faire fonctionner l’orgue et animer la messe. Sans aucune explication. Ni les dimanches suivants. A cette époque, nous ne disposions pas des moyens de communication que vous avez et j’ai essayé d’aller le trouver pour comprendre ce qui se passait. Je m’en souviens très bien, il habitait à l’extérieur du village sur une petite colline pour laquelle il m’a fallu marcher dans la neige près de 2 heures avant d’arriver au sommet. Pour moi qui arrivais tout juste, citadin plutôt que montagnard, la montée a été rude et pénible mais je suis arrivé à la cabane de Martin. Il n’a pas répondu quand j’ai toqué chez lui. Je l’ai attendu tout un après-midi mais il ne s’est pas manifesté. Martin avait disparu, il avait pris ses affaires et quitté sa cabane. Non Lisa, nous ne savons pas où il est parti. Cette histoire s’est passée il y a bien longtemps de cela, les habitants du bourg ont ratissé les forêts alentour au printemps pour essayer de le trouver. Et au lieu de Martin les villageois ont trouvé les restes d’une femme et d’un enfant. Notre Martin l’organiste n’était pas le bon chrétien que l’on croyait mais un assassin. Comment Sophie, l’ogre Martin, ton satané idiot de père t’a raconté l’histoire de l’ogre Martin pour te faire peur quand tu n’étais pas sage, ça ne m’étonne pas de lui ! Tu lui diras de venir me voir à l’occasion j’aurai deux ou trois mots à lui dire. Non, Martin n’était pas un ogre, c’était un homme qui n’était simplement pas aussi bon que nous le pensions. Et il est devenu pour certains une légende pour faire peur aux enfants, mais il n’a jamais été arrêté par les gendarmes. Une page sombre de l’histoire de ce village.

 

J’avais presque oublié cet épisode, ne souris pas comme cela Philippe, j’ai bien dit PRESQUE, jusqu’à hier. Oui mes enfants, un homme est venu me trouver hier, un homme que je n’aurais jamais reconnu malgré ma mémoire d’éléphant tant il avait changé si je n’avais pas vu ses énormes mains. Et Oui, c’était bien le Martin aux grandes paluches qui était revenu me voir. « Je vous dois une explication Mon Père » et il m’a raconté...

 

Il m’a raconté tout cela d’homme à homme et non de chrétien à curé, c’est pour cela que je peux vous raconter cette histoire. Il m’a raconté que la semaine qui a précédé son départ, Martin avait vu un homme marcher dans la forêt, un homme avec une hache sur l’épaule. Il s’était bien demandé qui cet homme pouvait être et ce qu’il faisait là mais le Martin n’était pas un curieux et ne s’occupait pas des affaires des autres. La forêt était à tout le monde. La nuit suivante, il avait entendu des cris dans la nuit froide et neigeuse, des cris que du fond de son lit chaud et douillet il avait voulu prendre pour des cris d’animaux, qu’aurait-ce pu être d’autre ? Mais le lendemain, quand il était parti à la coupe, au fond de la forêt, il avait vu des traces dans la neige fraiche, des traces rouges, des traces de sang. Croyant à une bête blessée, il avait suivi les traces et il était tombé sur les corps d’une petite fille et d’une jeune femme, probablement sa mère. Elles avaient été tuées à coup de hache. Pendant que Martin dormait tranquillement dans son lit chaud et douillet. Oui Marie, tu as raison, Martin n’aurait probablement rien pu faire, même s’il était sorti pour aller voir ce qui se passait, mais cela Martin ne voulait pas l’entendre. Du plus profond de son âme et de son cœur, Martin se sentait responsable de ces morts et il s’était alors fixé comme mission de retrouver l’homme de la forêt, l’homme à la hache.

 

Non Sophie, je ne sais pas s'il a retrouvé l’homme à la hache, Martin ne m’en a pas parlé, il m’a juste parlé de sa crise de foi qui a suivi. Non Michel pas foie, FOI. Martin ne croyait plus en un Dieu qui aurait permis ce massacre. Et pendant plus de trente ans, Martin n’est plus entré dans aucune église, n’a plus dit aucune prière. Mais hier, en repassant devant notre petite chapelle, il est entré et m’a vu. Nous avons eu cette petite discussion. Puis Martin m’a demandé s’il pouvait jouer quelques notes sur l’orgue de la chapelle, il n’avait plus joué depuis toutes ses années. Il est resté pendant plus d’une heure à jouer, seul dans la chapelle. Et il est parti en me laissant simplement un petit mot.

 

« Mon père, il m’a fallu plus de trente ans pour comprendre que ce sont les hommes qui sont méchants, pas leur Créateur. Cher Pasteur, je m'étais égaré mais je reviens dans le troupeau ».


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