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Trente ans... Voilà aujourd'hui trente ans que j'ai rincé mes pinceaux, que j'ai gratté ma palette, que j'ai recouvert d'un drap la toile que j'avais ébauchée - je n'y avais encore posé que quelques touches bleues sur un fond incertain-, que j'ai accroché à la patère mon tablier gris, cadeau de ma femme pour notre deuxième anniversaire de mariage. Voilà trente ans que j'ai jeté dans un sac avachi deux jeans, trois chemises, mon chandail vert et un peu de linge, que j'ai tourné la clef dans la serrure, que j'ai pris l'ascenseur et que je suis sorti. Sorti pour de bon. Sorti sans rien dire, sans même laisser un mot sur la table de la cuisine. Sorti sans prévenir Estelle de ne plus m'attendre pour dîner ni pour aller se coucher.

 

        Elle est gentille, pourtant, ma femme. Elle a passé douze ans à mes côtés, à tenir le ménage, à élever Corinne et Nicolas, à travailler au Ministère des Finances pour faire bouillir la marmite: mes toiles ne se vendaient pas. Oh! elle ne s'est jamais plainte, elle trouvait même que j'avais du talent, qu'un jour il serait reconnu, qu'on deviendrait peut-être riches. En attendant, elle faisait des prouesses pour arriver, jour après jour, à payer le loyer et le gaz, à remplir les assiettes, à cotiser pour les voyages scolaires des gosses, à me donner le nécessaire pour que je puisse m'acheter des toiles et des couleurs. En juillet, on louait même une caravane résidentielle à Bray-Dunes, c'est moins cher qu'à la côte belge. Mais c'était au prix de tant de renoncements pour elle : jamais de jolie robe, de coiffeur, de maquillage, de parfum; jamais de sortie en amoureux, jamais de petit cadeau inutile.

 

        Que lui apportais-je, sinon une vie médiocre? Et elle, avec ses cheveux plats, ses souliers plats, sa poitrine plate, alors que j'avais besoin de créatures de rêve, de chairs opulentes, de visages racés, de poses alanguies, faisait-elle encore partie de mon univers?

 

        J'ai donc pris l'ascenseur, puis l'autobus jusqu'au Musée d'Art ancien  pour rencontrer la femme à l'oeillet. Je l'avais dans la tête depuis longtemps. Dans la tête, puis dans la peau et peut-être déjà bien dans le coeur, à force de la regarder sur une affiche de l'expo de 1972 sur l'art belge de 1880 à 1940. Si elle est aujourd'hui à Bruxelles, elle est restée très Parisienne. Alfred Stevens, qui fréquentait les salons du Second Empire, était tombé sous le charme de son élégance. C'est ainsi qu'on peut la voir - que je peux la voir, qui me regarde de ses yeux sombres mais doux, aussi veloutés que l'étoffe de sa robe à traîne dont la tournure exacerbe sa féminité. Dans le salon à la lumière parcimonieuse, aux meubles en bois doré, elle se tient toute droite, la main serrée sur un éventail replié. Sur le guéridon, un bouquet d'oeillets dont elle vient d'ôter une fleur qu'elle tient délicatement devant son buste menu. Et elle me regarde, elle me regarde intensément. Elle ne fait rien, n'a rien d'autre à faire que de me regarder avec cette douceur, cette naïveté, cette profondeur fascinantes. Elle n'a rien d'autre à faire que de m'aimer. Sa taille serrée, son geste souple, son visage étroit, si lisse, quelle émotion! Je savais, en arrivant ici, que je ne pourrais plus la quitter, que je ne pourrais plus revenir aurprès d'Estelle et de ses préoccupations quotidiennes. C'est pour cela que j'avais emporté mon sac.

 

        Pendant les deux mois qui ont suivi, je suis allé tous les jours au musée retrouver la femme à l'oeillt. Elle m'attendait, toujours pareille: fine, élégante, sensible, oisive. Je ne disais rien, sa bouche restait close mais nos coeurs fusionnaient. A six heures, quand le gardien faisait évacuer les salles, je m'en allais dormir sur une banquette, à la gare du Nord. Pour manger, je m'étais arrangé avec le snack: ils m'embauchaient pour faire la plonge quand l'employé de service avait son jour de congé et ils me gardaient les aliments tout juste périmés. Je m'étais résolu à téléphoner à la maison pour dire, le moins cruellement possible, qu'il ne fallait pas me chercher: j'allais bien, je ne manquais de rien. La vérité, c'est que je manquais de tout.

 

        Et puis un jour - c'était un dimanche- quand je suis arrivé, j'ai vu qu'elle ne m'avait pas attendu, la femme à l'oeillet. Un autre était arrivé avant moi, un gamin de dix-sept ou dix-huit ans, son âge en somme. C'était lui qu'elle regardait, avec la même ferveur qu'elle m'avait réservée jusqu'ici. Elle ne m'a pas jeté un regard, elle était perdue dans le sien, qui ne la lâchait pas. Qu'étais-je devenu? En un instant, elle m'avait rejeté dans le vide, le néant, je n'étais plus rien du tout. Je n'avais plus qu'à partir.

 

        Et j'ai repris mon baluchon. Pas question de rentrer chez moi: était-ce encore chez moi, ce trois pièces où nous nous entassions vaille que vaille? Puisque j'avais largué les amarres, il me fallait poursuivre, aller de l'avant, continuer à chercher... Mais quoi? Mais où?

 

        J'ai alors pris le train jusqu'à Charleroi. Un autre musée. Dans certte ville au passé hérissé de terrils, j'ai rencontré la hiercheuse descendant dans la fosse. Des hiercheuses, il n'y en a plus depuis que les charbonnages ont fermé. Constantin Meunier a saisi celle-ci au début du siècle dernier, quand les femmes de mineurs descendaient au fond pour pousser les wagonnets. C'est, elle aussi, une jeune fille; elle aussi se tient toute droite, elle aussi me regarde droit dans les yeux. Mais ses cheveux ne sont pas relevés en un élégant chignon, ils sont cachés par un foulard rouge serré autour de sa tête. Pas non plus de robe à traîne, mais un pantalon retroussé sous les genoux, encore propre à cette heure matinale où elle se prépare à descendre à la mine. Comme l'autre, elle ne fait rien. Mais si son regard croise le mien à cet instant, il ne pourra pas s'y attarder: elle a à faire, et à faire durement. Dans un instant, elle sera au bas de cet escalier, elle prendra l'ascenseur qui la descendra avec les autres à huit cents mètres, elle poussera les lourds chariots des heures durant et quand elle remontera, il fera déjà nuit. Mais ce matin son regard est si fier que je me sens subjugué. Il faut que je la suive, que je sue avec celle, que je m'éreinte pour la soulager, que je... Loin de la femme à l'oeillet, je suis maintenant d'un autre monde, d'une autre noblesse. Et chaque jour j'accompagne ma hiercheuse sous terre. Jusqu'au jour où, de son regard impérieux, elle me fait comprendre que ce monde n'est pas le mien, qu'un peintre raté n'y a pas sa place, que seuls y ont droit de séjour les mineurs aguerris à cette rude existence. Et c'est ainsi que, après six mois passés à souffrir côte à côte, je dus partir.

 

        Je retournai alors à Bruxelles où je fis la connaissance d'une autre femme dont je n'ai jamais su le nom. C'est Théo Van Rijsselberghe qui me l'a fait connaître. Il l'a peinte par petites touches: du vert, du bleu, du jaune, du crème, de la lumière. Sa nuque m'a tout de suite ému. Les cheveux sagement relevés, elle me tournait le dos, assise, nue, au bord de l'eau. Vous dirai-je que j'étais fasciné? Sa chair moëlleuse, le lobe rosé de son oreille, son sein à peine visible, son épaule ronde appelaient mes sens. Il faisait chaud, elle n'était que fraîcheur. Je souffrais de ne pouvoir la prendre dans mes bras, de ne pouvoir mordre son échine, de ne pouvoir goûter sa chair tendre. Le croirez-vous? A la fin de l'été, pas une fois elle ne s'était retournée et, lassé de tant d'indifférence, je l'ai quittée la mort dans l'âme.

 

        Et puis mes pas m'ont mené en Angleterre: Emile Claus y avait laisé la fille aux canards, j'avais envie de la rencontrer. Quand je l'ai vue, elle était dans le soleil, au milieu de la prairie, le bâton à la main à pousser une quinzaine de ces volatiles. Jolie? Pas vraiment. Les cheveux tirés en arrière, le profil ingrat, la blouse noire boutonnée jusqu'au cou, et puis ce renflement sous le tablier... Enceinte? Un jeune homme est là, près de la clôture. Je n'ai pas ma place auprès d'elle.

 

        Après cet épisode champêtre qui ne m'a pas vraiment marqué, je fis la connaissance de Jeanne De Bauer, une amie de Fernand Khnopff, vous savez, le grand peintre symboliste. Celle-là, j'en avais tellement entendu parler que j'avais dû fantasmer. Certes oui, une beauté. Mais alors, quelle glace! Toute raide, tout de sombre vêtue, les gants à la main, le profil buté, pas un regard, pas un sourire... Aucun contact possible, j'ai dû me rendre à l'évidence. Celle-là n'était pas faite pour moi.

 

        Echaudé par tant de froideur, j'ai cherché des lieux plus accueillants. A Namur, je le savais, Félicien Rops avait laissé des dames plus chaleureuses! Il m'a ouvert les portes des maisons closes. La fille, sans âge, est debout contre la porte; je vois son sexe que découvre la jupe bleue descendue sur les cuisses, je vois ses seins que la chemise ne cache plus. Par le guichet de la porte, pour deux sous, elle embrasse le client de passage. Je voudrais bien être à la place de celui-là: la fille est appétissante, généreuse. La statue de la sainte Vierge, dans le coin de la pièce, atteste de ses bons sentiments. Mais elle est fort occupée, toujours pressée. Aussi, après quelques journées où j'ai pu satisfaire mon instinct de voyeur, je suis parti plus loin.

 

        Et pendant trente ans, j'ai parcouru la Belgique, l'Europe puis le monde, à la poursuite d'une femme qui me comblerait. D'une femme qui plongerait son regard au fond du mien. J'en ai vu d'alanguies, comme l'amie de Modeste Huys dans l'Etude en rose; de passionnées, comme la villageoise de l'Attente de Georges Minne; de délurées, comme Nel au casaquin rouge de Rik Wouters; de placides, comme cette paysanne de Permeke; d'endimanchées, comme cette autre de Gustave De Smet... Chaque fois j'y croyais, chaque fois c'était la femme de ma vie, celle que j'avais toujours attendue, celle qui savait me regarder. Et chaque fois, au bout d'un mois, d'un an, le rêve se cassait: trop belle, trop narcisse, trop dure, trop languide, trop éthérée, trop mystérieuse, trop terre à terre, trop vénale, trop naïve, trop sotte...

 

        Finalement, cet après-midi, je suis revenu. La clef entrait encore dans la serrure de notre trois pièces. Les meubles sont toujours là, les mêmes : la table ovale recouverte d'une toile cirée, le vaisselier Henri II en chêne sombre, la commode en pitchpin sur laquelle trône la télévision - mais c'est maintenant un téléviseur à écran plat, et la couleur orange des murs s'est effacée pour un ton rouge brique que, ma foi, je trouve très joli. J'ai poussé la porte des chambres. Dans celle des enfants, des posters de motos pâlis, une poupée de Peynet toute seule sur l'étagère, et plus rien dans les placards. Dans la nôtre, le grand lit et le fauteuil Voltaire que j'ai toujours vu chez mes beaux-parents. A la patère, plus de tablier gris mais une robe de chambre taille 46 - Estelle faisait du 38. Je ne vois plus au mur la photo de notre mariage.

 

        Il est cinq heures et demie. Estelle ne devrait plus tarder maintenant. Assis sur le nouveau canapé  du salon, je surveille la porte. A côté de moi, le tableau que je lui rapporte de ce long voyage : le portrait de ma femme en train de me regarder.

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