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"Dans les parages circonvoisins, près du grand fleuve Limpopo, qui est comme de l'huile, gris vert et tout bordé d'arbres à fièvre" *, se joue un drame pathétique. Tous les animaux sont consternés: Sa Majesté le Lion n'a plus goût au pouvoir. Tout s'en va à la dérive depuis qu'il ne veut plus assurer son destin. Les gazelles et autres ruminants pullulent et tels des Attila à quatre pattes, ratiboisent la savane, aussi radicalement que des tondeuses à gazon à l'oeuvre sur une pelouse grande-bretonne. Il y a fort à craindre pour l'équilibre écologique des lieux.

Le grand fauve vorace qui lorgnait du coin de l'oeil ses femelles à la recherche du gibier, dédaignait invariablement le repas offert, une fois la proie abattue. Comme personne ne devait manger avant lui, la viande pourrissait sur place, un vrai gâchis dont n'osaient profiter, pour l'instant, les autres carnassiers et charognards.

Le lion avachi, tel une carpette, dont n'aurait même pas voulu un amateur de trophées, luttait contre la nausée et ne supportait plus la vue du sang et du carnage. C'était lui hier encore, le premier à la curée, dont il sortait altier, ses royales babines rougies.

Une nuit où il somnolait sous la pleine lune, une voix charismatique s'insinua dans son cerveau: tu ne tueras point, tu ne mangeras point la chair de ton ami, tu ne courras pas le risque de te nourrir d'un des tiens, réincarné en antilope ou en tout autre animal servant de déjeuner aux fauves.

Depuis lors, la faim le torturait, mais il ne cèdait pas de peur d'avaler feu son grand-père ou un membre défunt de son auguste famille.

Même les lionceaux joueurs ne le sortaient pas de sa torpeur.

En cachette, il avait arraché quelques poignées d'herbes amères et mâchait avec application les fades végétaux, se demandant comment les proies trouvaient ça savoureux.

Lui, dont le rugissement faisait trembler toute la savane, devenu végétarien, quelle honte! Aussi sûr que deux et deux font quatre, on lui avait jeté un sort, pour que la vue du sang le rende ainsi pantelant, tremblant et nauséeux!

L'éléphant qui avait une mémoire d'éléphant, ne voulait pas croire à cette phobie. Jamais dans sa longue vie il n'avait vu, ni entendu parler d'une chose pareille. Il appela la gazelle et après avoir demandé au roi d'ouvrir la bouche, il lui dit:

- Va te placer dans sa gueule.

- Mais... mais il va me dévorer, répliqua-t'elle !

- Sans doute, si tu lui ouvres l'apétit, mais il sera sauvé et l'on vénèrera ton nom dans les siècles des siècles...

Elle s'était élancée toute tremblante et couchée entre les dangereuses mâchoires, mais le lion la rejeta avec dégoût.

J'y perds mon latin dit l'éléphant, de sa grosse voix bourrue, pour lui qui n'avait jamais parlé latin, ce n'était donc pas une grosse perte, mais un vrai mensonge.

Le singe qui était malin comme un singe s'écria:

- Bon sang, mais c'est bien sûr, il a été envoûté, marabouté, et je connais le remède. Cher ami, voudriez-vous rejoindre ces lieux hospitaliers, demanda-t'il au "serpent python bicolore de rochers"*, qui serpentait non loin de là, et nous faire admirer vos talents ?

Cette loque que vous voyez céant, au chef coiffé d'une serpillière, c'est notre Roi, jadis superbe et généreux, auquel un sorcier félon, (maudit soit-il jusquà la millième génération) a jeté un sort: la viande et le sang lui font horreur, il en est réduit à brouter pour survivre. Quelle déchéance!

Nous comptons sur vous et sur votre regard hypnotique pour lui rendre son ancienne majesté.

- Regardez-moi dans les yeux, dans les yeux, siffla le serpent au lion, en balançant la tête de gauche et de droite.

- Vos paupières se ferment, deviennent lourdes... vous dormez...

Profondément...

- Vous, Lion, Roi des animaux, vous abhorez l'herbe, nourriture d'herbivores et au contraire vous adorez la viande crue et saignante, c'est bien simple, vous en raffolez, littéralement.

- A votre réveil, vous aurez oublié à jamais ces récentes vicissitudes nauséeuses, dont vous fûtes affecté. Réveillez-vous!

A ces mots, le serpent python s'éclipsa prestement, car le lion, se redressant fièrement, poussa un rugissement, mais un rugissement, qui glaça d'effroi tout être vivant à des kilomètres. Ce que l'on peut traduire ainsi:

- Femelles, j'ai faim, j'ai une faim gigantesque, gargantuesque, j'ai la dalle, quoi!

Et les femelles partirent à la chasse pour nourrir ce paresseux et tout recommença comme avant!

 

- Voilà mes enfants, c'est la fin de mon histoire. Allons goûter maintenant. Chocolat, thé, jus d'orange et surprise, une succulente tarte aux pommes que j'ai préparée pour vous ce matin.

 

*Rudyard Kipling - Histoires comme ça - L'enfant d'éléphant

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