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Jeanne regardait l’écran de son ordinateur où l’on pouvait voir encore se trémousser quelques lettres en surbrillance : « Message envoyé ». Les mains tremblotantes, elle scruta la pièce en profondeur pour voir si quelqu’un l’avait regardée pendant qu’elle avait écrit son message… Ses enfants étaient à l’école et son mari certainement occupé à voir débouler dans son bureau, à l’asile psychiatrique St Anne, des malades imaginaires en pantoufle toute la journée. Une fois rassurée sur ce point, elle se dit qu’elle aurait pu tout de même rédiger un brouillon avant.

 

Elle se leva, mit son casque sur les oreilles et se laissa entraîner par le tourniquet de la vie, presque étourdie par la voix qui hurlait dans ses oreilles. Puis, elle attrapa l’aspirateur qui traînait encore à terre depuis plus d’une semaine, et l’enfourcha violemment de ses mains avant de l’entraîner dans une danse effrénée dans tous les coins et recoins de la pièce où elle se trouvait. Une colonie de fourmis qui passait par là ne demanda pas son reste et s’enfuit à toute allure devant l’engin et sa propriétaire devenus subitement fous. Jeanne ressentait en elle le besoin presque brutal de tout effacer, de tout oublier, de refouler certains épisodes de sa jeunesse que ce foutu ordinateur venait de lui renvoyer en pleine poire. 

 

-      Ce message est une pure absurdité, se dit-elle intérieurement. Je n’aurais

pas du y répondre.  A quoi cela sert-il de remuer les fantômes du passé ?

 

Elle reposa son « cavalier » à terre, reprit ses esprits, et se pencha par la fenêtre pour prendre une bonne bouffée d’air frais. Dehors, la vie poursuivait son bonhomme de chemin. Le carrefour du quartier ne désemplissait pas d’une file interminable de voitures et tous ces cylindres et autres formes géométriques qui s’agitaient dans tous les sens la ramenèrent à Madrid, vingt ans plus tôt, devant le Palacio de las Comunicaciones, sur la Place des Cibeles. C’est là qu’elle avait rencontré Pablo. Elle avait 20 ans, il en avait 24.  Tous deux étaient en vacances. La broche offerte par sa grand-mère qui faisait apparaître en relief, un très joli coquelicot,  venait de tomber à terre. Il passait par là. La ramassa. La lui tendit. Et chaque jour qui suivit cet évènement, ils prirent l’habitude de se retrouver dans un café situé sur la Plaza Mayor, devant un Desgranizado de Limón. Là, face à la statue de Philippe III, ils refaisaient le monde à la façon de Don Quichotte en se gardant bien de franchir la limite subtile entre l’amitié et l’amour, ce qui aurait été synonyme de fracture.  Fracture du charme. Fracture de l’instant présent. Fracture de l’enfance. Amour platonique, mais si intense.

 

Jeanne revint à la réalité. Le passé venait de la rattraper, pire, de la percuter de plein fouet. Elle aurait pu ne pas répondre. Se taire. Faire comme si... Mais ce message de Pablo, vingt ans après, contenait en lui tous les sentiments ambigus et refoulés de l’époque et le parfum qui s’en dégageait maintenant drapait peu à peu la pièce toute entière d’un étrange linceul.

Mais voilà, sans trop réfléchir, aveuglée par les volutes du passé, elle avait appuyé sur la touche « message envoyé » et s’attendait à ce que la situation ne dérive sous l’affluence des prochains messages qui suivraient forcément sa réponse.

 

 

Tout à coup, elle eut l’impression de devenir un jardinier qui aurait abusé de sulfate pour embellir son rosier, au lieu de déverser du poison pour en asphyxier les branchages, comme si…

…rien n’avait jamais existé. 

 

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