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      "   Tourne la roue des âmes défuntes

          dans l'esprit presque éteint,

          de cet ailleurs rempli de voix

          pour terminer sa vie dans la joie!   "

 

 

 - " Si vous voulez me suivre, je pense que votre mère se repose dans la salle du goûter.

 

 - Il fait très chaud ici!

 

 - Oui, car dans notre maison les résidents ne bougent plus beaucoup et sont donc plus vulnérables au froid. D'ailleurs, votre maman ne quitte jamais sa couverture, c'est un cadeau de sa mère peu avant son décès, il y a vingt ans.

 

 - Vous croyez qu'elle va me reconnaître?

 

 - Franchement, non! ça fait trop longtemps qu'elle vit dans son monde.

Dans cet établissement nous avons tous un très grand respect pour votre maman. C'est la plus ancienne infirmière qui a exercé dans cette résidence. Je vous assure que tout le personnel la chouchoute.

Pourtant, chaque jour les visages familiers s'effacent de sa mémoire immédiate. Inexorablement elle réglisse dans son passé de soignante.

  Sans doute une époque chère à son cœur.

 

 - C'est aussi l'année de la naissance de mon fils, son premier petit fils.

 

 - Je comprends mieux son immersion dans cet intervalle de bonheur.

Tenez, elle est la bas, dans le fauteuil bleu.

 

 - Attendez! Elle a l'air si calme, si fragile, j'ai un peu peur---de la déranger, de la tourmenter. Je ne voudrais pas lui faire de mal, encore une fois---

 

 - Je ne sais même pas si elle s'apercevra de votre présence. Soyez patiente, sans illusion et, ne croyez pas au miracle.

 

 - Oui, bien sur. Mais je suis venue de trop loin, du Canada en France, pour renoncer maintenant. Je dois lui parler, peut-être pour la dernière fois---"

 

  L'infirmière, tout de blanc vêtue, s'approche du large fauteuil en cuir bleu. Elle s'incline devant la petite dame aux cheveux blancs, toute menue, emmitouflée dans son épaisse couverture.

  Le visage ridé est tourné vers la fenêtre, son regard semble vagabonder dans le grand parc, où s'offre un fabuleux spectacle automnal très coloré.

 

  Tout en posant une main légère sur les genoux de la personne âgée la parole se fait aussi délicate.

 

 - " Suzanne, votre fille est arrivée! "

 

Aucune réaction. Doucement, l'assistante médicale touche l'épaule de Suzanne qui se tourne vers elle en souriant.

  Elle se redresse.

 

 - " Je vous laisse ensembles. Si vous avez besoin de moi, je reste dans la salle. "

Puis s'en retourne s'occuper des autres pensionnaires attablé pour le goûter.

 

  La visiteuse, environ soixante ans, tire discrètement une chaise et s'assied devant sa mère.

  Très agréablement, Suzanne engage la discussion, mais se n'est peut-être pas à sa fille qu'elle s'adresse.

 

 - " Madame Lyautey, je ne peux rien faire pour vous. Je ne peux pas abréger votre maladie! Oui, Parkinson, c'est ce que je vous ai expliqué hier. Non, vous n'êtes pas seule, tenez je m'assieds un petit moment prés de vous."

 

  Elle sort de dessous la couverture ses deux mains très fines, fripées, douces et froides pour prendre celles de sa fille, chaude de tant d'amour contenu.

 

 - " Maman---c'est moi---

La voix émut.

 

 - Mademoiselle Aubry, vous avez encore maigri! Votre ensemble jupe et veste, c'est vraiment ravissant, très classe!

 

 - C'est moi, ta fille!

Bouleversée, la vue se trouble.

 

 - Madame Johanne, s'il vous plaît, un instant, je n'entends pas cette petite dame la bas qui me fait signe! "

 

  Et dans l'instant, la douceur de la mère rencontre l'étincelle d'angoisse de la fille. Un silence presque religieux, un regard profond, profondément tendre, tendrement partagé.

 

  Et puis, le docile monologue reprend de plus belle.

 

 - " Non, Monsieur Borgne, aujourd'hui je ne suis pas allée me promener avec mon chien, il pleuvait trop!

 

 - Madame Nérat, vous avez encore perdu votre montre en or. Venez!

nous allons la chercher ensembles.

 

 - Merci Monsieur l'abbé Chambriant, je me régale de vos petits gâteaux. Mais il faut en garder un peu pour vous. Oui, je comprends votre geste d'offrande. Merci, merci beaucoup!

 

 - Mademoiselle Lange, je peux vous emprunter votre journal? c'est pour voir mon horoscope. Que je vous lise les avis de décès, bien sur!"

 

  Et dans l'instant, la mère relève délicatement une mèche de cheveux sur le front de sa fille.

 

 - " Mais, où sont tes belles anglaises? quel dommage d'avoir coupé tes beaux cheveux. "

 

  Et puis, à nouveau le soliloque gentiment s'élance.

 

 - " Non! non! Madame Flammand ne dérangez pas tout votre lit! A chaque fois je cherche vos draps que vous cachez un peu partout.

 

 - Ah! ma chère Mademoiselle Hutin, comme j'aime me reposer un instant dans votre chambre. C'est si apaisant d'écouter tout ces grands mélomanes.

 

 - Merci Madame Paul, merci de votre sourire, vous si silencieuse. Je le prends comme un cadeau. "

 

  Et dans l'instant, les deux regards qui remontent lentement des profondeurs du souvenir, s'accrochant l'une à l'autre comme à une bouée de sauvetage de l'instant présent.

 

 - " Sonia---

Murmure affectueusement Suzanne. La fille pose sa tête sur les genoux de sa mère, alors que les larmes inondent son visage.

 

 - Oui---Sonia---ma petite fille.

 

 - Maman---

 

 - Chut! Repose toi, tu es si fatiguée. "

 

Quelques minutes s'écoulent, puis la fille se redresse.

 

 - " S'il te plaît, maman---"

 

Son cri muet est d'une telle puissance, là, au fond de ses yeux marron vert, que la vieille dame reste surprise de ce vibrant appel.

 

 - " Je suis venue de très loin, pour te demander---pardon. Pardon maman! "

Tout en caressant la joue maternelle dans un geste infiniment attendrissant.

 

  Suzanne prend la main de sa fille et la porte à son cœur.

 

 - " Ma petite, le pardon exprime tant de douleurs. L'amour endure tout, efface tout! Je t'ai toujours beaucoup estimé, si vaillante face aux difficiles épreuves de ta jeune vie.

  Je t'aime ma petite Sonia!

 

 - Je t'aime tant maman! "

 

L'homme qui accompagne la fille de Suzanne, se rapproche, pose un genou au sol.

  Ces yeux bleu comme l'océan, ce sourire encore enfantin, et ces deux larges mains qui enlacent ses deux minuscules mains usées, flétries et que Sonia recouvre des siennes, formant un chaud cœur d'amour.

 

 - " Olmer! mon tout petit, comme tu es grand et beau!

 

Il ne peut réprimer son émotion, la prend délicatement dans ses bras et son murmure est la plus mélodieuse des déclarations.

 

 - Kamie!  (Surnom d'enfant pour mamie)

 

Ce simple mot qui renvoi vingt cinq ans en arrière. C'est comme un album photos ouvert au vent puissant des émotions.

 

 - Chut! les voix, ma petite fille est revenu à la maison. "

Murmure Suzanne inondée de bonheur. "

 

  Une démence sénile, la démence des voix!

Peut-être que la vie est passé trop vite. Que l'entre deux de l'existence fut trop insupportable. Ne revivre que le meilleur.

S'immerger des souvenirs heureux!

 

  Cela peut-être aide à mieux vieillir? et peut-être à mieux mourir?...

 

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