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L'île était là, plantée au milieu de l'eau, comme un  soldat immuable qui guetterait un invisible ennemi. La houle chatouillait ses petits pieds de sable et l'île alors se mettait à rire, elle riait aussi quand la brise marine caressait ses longs cheveux blonds qui s'épanouissaient en mille vaguelettes tout autour de son beau corps d'écume. Parfois, un coup de tempête la tordait en tous sens et l'on voyait alors ses grands bras d'émeraude s'agiter désespérément dans les airs et prendre ainsi des allures de cauchemar. Parfois même, un bois mort venait la heurter violemment au visage ou  transpercer  l'un de ses doux flancs, elle poussait alors des cris sauvages,  mais personne n'était là pour l'entendre.

 

La petite île souffrait en silence, courageuse, en bon petit soldat vaillant. Mais aussi, certains soirs, la petite île pleurait dans le noir, en attendant une accalmie. Elle pleurait les marins morts  sur ses riantes rives, qui venaient  creuser  seuls leurs linceuls de sable blanc. Elle  pleurait très fort, la petite île, toutes les larmes de son corps, elle qui avait été conçue  seulement à l'origine  pour exalter le repos de l'âme,  les bienfaits de la prière, les passions de l'amour et la fusion des corps. Pour tout ce qui portait en soi espérance, adoration, recueillement et  silence.

 

Mais conçue aussi pour exhaler la gloire et la beauté de toutes choses.

 

L'île était la mémoire de la terre, quand les Hommes étaient moins violents, moins orgueilleux et moins avides de richesses et d'honneur. Un marin était venu s'échouer un beau matin sur son rivage, la petite île joyeuse était devenue son cimetière, et l'île pleurait avec lui tous les marins du monde. Mais peut-être n'était-il pas mort en vain,  peut-être l'avait-il aperçue de très loin,   avant de refermer pour toujours ses doux yeux de marin,  il avait vu ce petit  point  sur l'horizon, et il avait pensé : y at-il au monde un endroit plus délicieux pour terminer  sa courte vie, je veux dire : pour commencer sa longue mort ?

 

La petit île avait du vague à l'âme, les nerfs à fleur de l'eau, elle vibrait dans le vent du matin,  sensible au chant des perroquets, des aras verts et bleus et des oiseaux multicolores qui caquetaient et jargonnaient entre eux , heureux de rompre le silence des longues nuits créoles. Le regard perdu dans le lointain brumeux, la petite île pensait que le monde n'a pas de limite, qu'au delà de l'horizon est un autre horizon, qu'au delà de la mer est un autre océan et que l'océan n'est rien d'autre que le ciel à l'envers.  Ou vice-versa.

 

Quand le dernier soleil avait quitté la ligne extrême où elle pouvait  porter son regard, la petite île somnolait aux derniers chants des cacatoes , lentement l'odorante passiflore se refermait  sur un loriquet agile ou un colibri gourmand, les  crabes rouges rejoignaient leur tanière dans un bruit de feuilles mortes  et les singes hurleurs signaient un pacte provisoire avec la nuit. Tout ce petit monde s'endormait au clapotis régulier de la vague qui était plus qu'une romance, qui était plus qu'une berceuse, c'était le chant de l'eau, c'était le refrain immuable du monde sublimé par la splendeur des voix de l'île,  amplifié par l'écho des coquillages.

 

C'était la chanson de l'Espoir.

Tag(s) : #Textes des auteurs
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