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Thomas et moi sommes des jumeaux, des vrais issus du même œuf, homozygotes comme disent les scientifiques. Partager ainsi son ADN rapproche, forcément. Thomas et moi nous ressemblons parfaitement, les mêmes grains de beauté, la même implantation de cheveux… et le même sale caractère si l’on en croit nos parents, mais ce jugement n’engage qu’eux, nous ne le partageons pas ! Car Thomas et moi nous entendons comme des larrons en foire et nous disputons rarement. Nous nous comprenons à demi-mots, au point de rendre jaloux notre petite sœur Marion, mais aussi nos parents même s’ils refusent de l’avouer. Cette complicité a quelque chose de magique, une alchimie unique entre nous.

Maman a commencé par nous habiller de la même façon quand nous étions enfants, les mêmes vêtements achetés en double pour les doubles que nous étions. Difficile de se singulariser dans cette situation, mais la vie l’a fait pour nous. La vie et la médecine. Car si nous nous ressemblons comme deux gouttes d’eau, il y a entre nous une différence de taille, et c’est le cas de le dire : vingt et un centimètres. J’en vois certains qui sourient, mais ça n’est pas du tout ce que vous pensez, non ! Obsédés ! Thomas mesure 1m 48 et moi 1m 69.

Autant dire que bien que nous soyons de vrais jumeaux il n’y a pas trop de difficultés pour nous différencier, autant dire que nous n’avons pas pu nous amuser comme certains des jumeaux de notre club à échanger nos petites amies ou à passer des examens l’un à la place de l’autre. Pas de blagues possibles, la différence de taille était bien trop importante. Cet écart s’est accru à mesure que nous grandissions, instaurant d’une certaine manière une différenciation qu’avec le recul je trouve plutôt salutaire.

Thomas et moi nous entendons parfaitement, mais nous ne sommes pas fusionnels ; je suis le grand et il est le petit. Maman a d’ailleurs commencé à nous habiller différemment quand la différence de taille s’est marquée, car si elle trouvait amusant d’acheter les vêtements en double, faire la chasse à l’article de la même couleur mais d’une taille différente l’était beaucoup moins, voire relevait de la mission impossible. Et ça ne donnait plus du tout la même chose sur nous… voire avait un côté ridicule. Ca nous a fait bizarre la première fois, mais progressivement nous nous sommes habitués à nous habiller de façon différente, comme nous nous sommes habitués à nous voir grandir différemment. Nous nous sommes habitués à être deux personnes différentes, et nous y avons même pris du plaisir.

Et aujourd’hui je peux vous le dire en connaissance de cause, les femmes se moquent complètement  de la taille de leur partenaire car malgré notre différence de taille, Thomas et moi avons tous les deux collectionné les aventures. Des canons comme des boudins, des petites comme des grandes, des grosses comme des sculpturales, des connes comme des intellectuelles. Toutes sortes de femmes. Beaucoup de femmes. Pour l’un comme pour l’autre,  et au final nous avons trouvé chacun LA femme de notre vie.

Et nous sommes heureux tous les deux… Enfin presque.

Si Thomas et moi sommes différents physiquement, c’est parce qu’il a une peur phobique des piqures et pas moi. Ca a l’air très bête mais ça a changé notre vie. Pas comme on le croyait d’ailleurs. Pour avoir une taille « normale » j’ai bénéficié (c’était le terme employé par les médecins à l’époque …mais aujourd’hui je parlerais plutôt de malédiction) d’injections d’hormones de croissance. Thomas qui avait tellement peur des piqures, non.

Et si nous avons tous les deux trouvé le bonheur malgré cette différence de taille, il ne se passe pas un jour sans que je ne me demande si je n’ai pas attrapé la maladie de Creutzfeld Jakob. Le moindre problème de mémoire, le plus petit oubli, toute erreur même toute bête me ramène immanquablement à cette maladie. Une épée de Damoclès. Mortelle.

Et aujourd’hui nous sommes tous assis dans cette salle du tribunal pour assister au procès de ceux qui ont laissé faire, en espérant que justice soit enfin faite. Thomas et moi, nos épouses, Marion et nos parents. Mes pauvres parents qui ne se remettent pas du poison qu’ils m’ont fait injecter pour ce qui, croyaient-ils, devait contribuer à me rendre heureux. Tout ça pour quelques centimètres de plus, ces centimètres qui n’étaient finalement pas si importants que cela comme le petit Thomas l’a prouvé.

Ces vingt et un centimètres de malheur.

 

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