Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

1er Janvier 1973

Demain j’ai sept ans !

J’ai débusqué la cachette ou maman a entassé tous mes cadeaux. Il y en a tellement !!! Elle a organisé une fête rien que pour moi ; les sept filles de ma classe sont invitées, et maman a proposé une fête déguisée ! J’adore ! J’ai décidé que je porterai ma robe de princesse. J’adore les déguisements !!!! Maman est formidable, quelle chance j’ai ! Je suis au septième ciel !

Encore un dernier essayage  de ma robe dans la chambre de maman. Je suis surexcitée et je sautille partout. Maman m’a gentiment réprimandé plusieurs fois depuis ce matin mais je suis tellement heureuse et impatiente que je dois avouer que la dernière fois, toute à la joie de la fête à venir demain, je lui ai répondu sur un ton insolent et impertinent. Maman s’est mise en colère et m’a fait la morale pendant de longues minutes. J’ai eu beau lui demander pardon, lui dire que j’avais parlé trop vite et sans réellement penser ce que je disais, je l’ai vue vraiment peinée. Elle m’a donné un mystérieux conseil qui, malgré tous mes efforts depuis tout à l’heure, me semble totalement irréalisable : Jeune fille, a-t-elle dit, tu apprendras qu’avant de parler et de dire des choses qui peuvent blesser ceux qui t’aiment, tu dois tourner ta langue sept fois dans ta bouche ». Cette phrase m’a rendue perplexe et j’ai beau essayer, je n’y parviens toujours pas.

Maman s’étant absentée un court instant, je fais un dernier essayage fébrile de mon habit de fête devant son grand miroir en pied. Que cette robe est belle, elle tourne si bien !

Un deuxième et un troisième tour et la jupe se gonfle davantage encore, me faisant ressembler à une véritable princesse. Demain, je serai la reine de la fête.

Je m’arrête de tourner enfin. Mais prise de vertige je tente de reprendre mon équilibre en tendant les mains droit devant moi.

C’est au ralenti que je vois la scène se dérouler. Avec horreur et impuissance je regarde le miroir qui se met à osciller sur son socle, puis l’un de ses pieds se soulever du sol, le miroir basculant en avant et explosant sur le parquet en un fracas ahurissant, des millions de bris de glace volant au quatre coins de la pièce.

Je reste là, hébétée, sans pouvoir bouger ni même penser quand maman accoure dans la chambre et, analysant la situation d’un simple regard circulaire murmure, le ton rempli d’effroi :

-« Sept ans de malheur… »
 

1er Janvier 1980

J’ai du mal à croire que ma petite sœur a rejoint les anges il y a presque 6 ans. Cette méningite qui l’a emportée en quelques jours, il me semble que c’était hier…

L’année suivante papa a perdu son  travail d’ouvrier dans une usine de métallurgie, puis ils ont divorcé tout juste après. C’est si loin tout ça, et pourtant c’était hier.

Maman n’a pas été jugée apte à me garder ont dit les juges. D’après eux, elle devait d’abord soigner son alcoolisme.

Je ne la vois que pendant les vacances. Nous ne nous parlons pas. Tous les soirs à sept heures, elle s’assied dans ce même fauteuil avachi placé près de la fenêtre et son regard s’évade loin, très loin, sans doute dans un passé ou le Bonheur a un sens. La même bouteille est toujours à ses côtés, elle n’écoutera jamais les juges, je crois que c’est au delà de ses forces comme notre douleur est au delà des mots. Alors nous nous taisons.

Aujourd’hui j’ai peur, si peur.

Mon bébé verra le jour dans deux mois. Je le sens grandir en moi, dans mon corps deja si vieux. Je ne savais pas, son père ne saura jamais, je n’ai pas pu en parler et maintenant il est trop tard.

Que deviendra cet enfant ?...
 

1er Janvier 1987

 
J’atteins la vraie majorité ! 21 ans, c’est déjà si vieux ! Demain je récupère ma fille, mon trésor, ma si jolie Marie pour la journée, sa tutrice accepte qu’elle passe 24 heures avec moi. Je ne tiens plus en place, qu’allons-nous faire ensemble ? Je la connais si peu, elle qui sort de mes entrailles…

 

1er Janvier 1994

 
Les préparatifs du mariage avancent à grands pas. Ce sera simple bien sur, mais je veux que tout se déroule bien. J’ai failli me fâcher avec le témoin de mon futur tendre époux qui voulait nous organiser une soirée déguisée pour fêter notre mariage avant l’heure. Je déteste ça, les déguisements ! Il avait beau me dire que je serais la princesse de la soirée, ça m’a collé une angoisse terrible, je ne sais pas d’où ça vient, ça me fait toujours ça les déguisements, c’est très bizarre.

J’aurais tant voulu que Marie soit près de moi le jour J… Un an déjà qu’elle refuse de me voir, je ne sais toujours pas pourquoi…

 

1er Janvier 2001

 
Marie est enceinte ! Je viens tout juste de l’apprendre ! Je vais être grand-mère ! Quel bonheur !

Leur mariage était magnifique, j’ai passé la cérémonie à pleurer de voir ma si jolie Marie au centre de tant d’amour. Julie n’a que 5 ans, elle a du mal à comprendre que sa sœur va avoir un bébé dont elle sera la tatie…

Elle était chez son père le week end dernier. Notre première année post divorce ne se passe finalement pas si mal et Julie n’a pas l’air d’en souffrir.

 

1er Janvier 2008

 
Comme dit Julie, mon amoureux est plutôt cool : demain, il garde à la fois Julie et mon petit fils. Victor n’a que 6 ans, il est parfois difficile. Julie a raison, il est sympa de nous permettre, à Marie et moi, de sortir ensemble et d’aller faire la fête toutes les deux !

Dieu sait que les années sont irrattrapables, mais faire la fête aujourd’hui avec ma fille aînée est un bonheur indescriptible. Dans mes rêves les plus fous je n’aurais jamais pu imaginer que cette relation mère fille qui avait si mal démarré atteindrait un jour ce degré de complicité.

Quant à Julie, c’est une pré adolescente fantastique. Les deux sœurs s’entendent à merveille.

 Le bonheur aujourd’hui, je le connais, il est en moi !!!

Marie et Julie ont fait les folles ensemble hier, et ça aussi c’était un rêve devenu réalité de les voir toutes deux, virevoltant, essayant des vêtements, me faisant un défilé en prenant des poses incroyables ! Elles riaient tellement qu’elles en ont fait tomber  mon miroir sur pied, celui que j’avais acheté à la brocante. Bof, aucune importance, il n’avait vraiment aucune valeur!!!
 

1er Janvier 2015

 
Les deux filles m’ont raccompagné à la maison. Je n’étais pas belle à voir. Enfin, façon de parler, je ne me regarde jamais, je déteste mon reflet dans les miroirs.

La rémission n’a duré que deux ans, mais le médecin a l’air de penser que le décès de maman l’année dernière a accéléré la rechute.

Ce coup là, parait-il, le cancer sera à combattre avec encore plus de vigueur.

Je n’ai plus envie de me battre, mais je ne peux pas le dire à Marie et Julie.

J’ai la sensation affreusement étrange et familière de boucler un cycle.

Je crois que sans rien formuler, mon médecin l’a senti. Il avait ce regard…

J’aurais voulu aussi être grand-mère des enfants de Julie.

Il est 7h du soir, je me sens si fatiguée.

Je vais fermer ce journal intime et aller m’allonger.

Je m’endormirai comme il se doit, la tête au Nord.

Au Septentrion.

Tag(s) : #Textes des auteurs
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :