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Je ferme la porte à clé, et pas à pas, traînant mon cabas à roulettes, je descends la rue sombre vers les derniers petits commerces mal achalandés, les seuls où je peux encore aller. C'est à la fois le travail et le petit bonheur de ma journée. Je reprends mon souffle deux ou trois fois en regardant courir les passants. Avec un peu de chance, j'en rencontrerai une, aussi vieille que moi, avec qui parler de l'ancien temps où la vie semblait plus douce.

Aujourd'hui, il fait froid. Les gens, emmitouflés, marchent à grands pas rapides. J'avance péniblement et j'ai peur qu'ils me bousculent.

Je ne suis pas bien solide. Un vent glacé me coupe le visage et les mains. J'aperçois au loin une petite fille. C'est la première fois que je la voie.  Elle semble proposer quelque chose aux passants qui l'évitent, parfois avec un geste agacé. Je m'arrête pour me reposer et l'observer. En effet, un homme s'écarte d'elle avec un geste de dégoût, puis un deuxième, une femme l'insulte et deux autres lui rient au nez. Je reprends mon chemin tout doucement. Dieu que j'ai froid! Une jeune fille, sollicitée par l'enfant, s'écarte avec un geste de dénégation. La petite se tourne alors vers moi :

"Et toi, vieille femme, m'achèteras-tu mes poissons? Je n'en ai plus que sept à vendre.

- Sept poissons? Mais, ma chérie, je suis seule et pas bien riche. Que veux -tu que je fasse de sept poissons?"

Elle me regarde. Droit dans les yeux. Elle est très jolie, vêtue d'un  manteau et d'un petit bonnet qui me semblent un peu démodés. Mais je ne suis plus très au courant de la mode. Devant elle, sept poissons sont posés dans une caissette, chacun d'une sorte différente. Je ne distingue pas s'ils sont frais ou pas. D'ailleurs, je n'y vois plus grand’ chose.

Je lui souris.

- "Allez je te les prends tes poissons. Avec, je ferai une petite soupe. J'ajouterai quelques pommes de terre et..."

Je continue à penser tout haut en fouillant dans mon porte monnaie. La somme qu'elle me demande me permettrait presque de faire la semaine.

Mais je vis de peu. Et, allez donc savoir pourquoi, j'ai envie de faire plaisir à cette petite fille. Je radote un peu, je le sais. Je raconte à l'enfant l'histoire de tous les miens que j'ai perdus, de mon mari mort de trop boire, du froid, de la maladie, de ce fils unique mort, aussi, à cause de la misère, de mon travail à l'usine quand j'étais jeune, de mes pauvres parents que j'ai tellement déçus et de l'ancien temps où la vie semblait plus douce.

Je rentre péniblement dans mon deux pièces. Intérieurement je me gourmande un peu :"Qu'est-ce qu'il t'a pris, vieille bête, d'acheter tous ces poissons? Il va falloir les faire cuire et en manger  pendant des jours et des jours". Puis j'épluche quelques petites pommes de terre, je grattouille les écailles, je coupe les têtes, je vais demander un petit oignon à la voisine à qui je propose un peu de soupe. Je me surprends même à chantonner une chanson que je suis désormais seule à connaître. Bref, je prends plaisir à cuisiner ce petit repas.

Je goûte. Mmmm... Que c'est bon! Mais que vois-je au fond de ma louche? L’éclat d’une fine chaîne d'or  reliant sept sequins miroite dans la chiche lumière de ma cuisine. Au milieu de chaque sequin, une pierre précieuse jette des milliers d'éclats irisés, rouge sombre ou vert bleuté. Je suis émerveillée, moi qui n'ai jamais eu de bijou.

Celui-ci appartient forcément à l'enfant ou à sa mère. Mon Dieu, mon Dieu, mais où vais je la trouver?

Sans réfléchir, je sors dans l'espoir de la retrouver, et je trottine dans la rue déserte, petit pas après petit pas,  le précieux viatique bien serré dans ma main.

Surprise! elle est soudain là, devant moi :

-"Je t'attendais, vieille femme. je savais que tu allais me rapporter ce que tu as trouvé dans mes poissons et voici ta récompense"

Interloquée, sans voix, je laisse glisser le bracelet dans sa petite main, et je relève la tête.

Tiens la rue a changé. Une lueur orange et violette apparaît à l'horizon, à travers les arbres. On entend, à travers une fenêtre ouverte, un petit air d'accordéon, et la fraîche voix d'une jeune fille qui chante. Tiens, je n'aperçois plus le grand immeuble qu'ils ont construit il y a dix, non vingt ans. Je ne sais plus. Le petit jardin est à nouveau là, avec sa grille rouillée et son petit mur où se perchent tous les chats du quartier.  Je veux reprendre ma route, et je me rends compte que je détale en courant, sans effort. J'ai une jupe plissée grise qui virevolte et un pull rouge. Devant la boulangerie, le mitron m'interpelle :

-"Bonjour petite! Tu viens pour le pain? Tu veux un p'tit réglisse à un centime?"

La vitrine  renvoie mon image. C'est moi! Mais j'ai dix ans, une queue de cheval brune et sous une épaisse frange des grands yeux noirs. Je souris. Ma bouche est un peu grande et j'ai le nez en l'air. Je cours, je bondis, je fais tourner ma jupe. J'achète le pain. Papa et maman seront-ils là pour m'accueillir? Oui, ils sont là. Je n'y crois pas.

Je ne peux pas leur dire mon bonheur de les revoir. Je m'efforce d'être bien sage, de bien les écouter pour ne jamais oublier leurs paroles. Tout, mon corps, mon cœur, tremble. Qui sait combien d'heures va durer cet instant de grâce? Passer un moment dans cet ancien temps où la vie était plus douce...

Pendant la nuit, l'enfant me rend visite, accompagnée d’une belle jeune femme. C'est une fée venue pour moi ! Pour moi !

- "Enfant, ta vie a basculé quand tu avais dix ans. Quand ton papa est parti, tu as fait la première des sept erreurs qui ont gâché la vie pour laquelle tu étais destinée. Je te redonne ta chance. Pour éviter de te tromper à nouveau, tu recevras un de ces sept sequins à chaque fois que tu auras besoin d'un guide pour retrouver ton chemin"

Oui, j'ai recommencé ma vie, avec en filigrane, le souvenir de l'ancienne. Une vie lumineuse m'a été offerte. J'ai été une fillette aimée par ses parents. J'ai réussi à les rendre fiers de moi, grâce au premier sequin.

J'ai grandi en devenant une jeune fille gaie et sage, entourée d'amis.

 Le second bijou est arrivé par enchantement pour m'épargner l'erreur commise lors de ma première vie.

 Jeune femme comblée par l'homme que j'ai su attendre, ma vie a été heureuse.  La troisième piécette m'a aidée à orienter mon choix.

 Puis, devenue  maman, j'ai su veiller et guider mes enfants avec amour. Le quatrième sequin brillait au-dessus de leur berceau. Quand je les ai laissé s'envoler vers leur destin,  le cinquième sequin est venu briller dans le creux de ma main.

J'ai été une vieille femme entourée des siens, de petits-enfants beaux et attendrissants et de toute une jeunesse riante qui a enchanté mes derniers jours, dans un univers où la vie semblait douce. J'avais reçu le sixième sequin.

J'ai eu un beau métier : artiste. Je peins des aquarelles et je dessine des portraits. j'ai pu créer jusqu'au bout de ma vie, grâce au tout dernier sequin.  Puis ma vie s'est enfuie...

Mais pour aujourd'hui seulement, je suis une petite fille brune avec un pull rouge et une jupe plissée.

Je suis dans votre rue et j'ai sept poissons à vendre.

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