Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Jeanne avait la gorge sèche de soif, de fatigue et d’émotion. Elle se sentait terriblement vulnérable. La petite fourgonnette bleue qui descendait la route accidentée au lointain soulevait derrière elle un épouvantable filet de poussière. La campagne était belle en ce matin ensoleillé, mais les vibrations de cette petite tache bleue titubant sans cesse dans un décor presque fantasmagorique étendaient maintenant leurs lourds battements jusque dans ses propres tempes. Devant le portail rouge fatigué de l’école primaire, coincée entre la maîtresse et le Directeur d’école, elle l’attendait, les dents serrées, le cœur démonté, des frissons d’angoisse lui parcourant tout le corps comme une ultime secousse.

Quelques semaines auparavant, la petite fille studieuse et au parcours sans faute jusque là, avait été sélectionnée dans son école pour participer au concours de poésie de la ville la plus proche, organisé par l’organisme interne de Prévention Routière. Chaque école avoisinante envoyait son meilleur élève pour ce concours qui avait pour but à peine déguisé, de sensibiliser les plus jeunes aux règles de sécurité routière. Elle avait réussi à détrôner sa rivale, Pascale, sur quelques vers de Jacques Prévert, et cette dernière, qui avait toujours eu de meilleures notes que Jeanne en dictée, ne décolérait pas de ne pas être la digne représentante de son école pour le concours de poésie.  Mais Jeanne avait un don incontestable pour déclamer les poésies les plus difficiles avec une fougue et une vivacité surprenante qui n’avait pas fait hésiter sa maîtresse une seconde. Et Jeanne en était très fière, bien que consciente du challenge inhabituel que cela représentait pour elle. Jeanne allait enfin passer de l’ombre à la lumière...

Naître enfin !

Et la fourgonnette bleue se rapprochait… lentement mais inéluctablement.

Lorsqu’elle arrêta enfin sa course effrénée devant l’école, deux hommes en uniforme bleu et au képi noir invitèrent Jeanne à monter à l’intérieur de l’engin lugubre où d’autres enfants avaient déjà pris place en rang d’oignons. Le banc métallique sur lequel reposaient leurs fessiers laissait transparaître des traces de rouille qui témoignaient, dans l’esprit perturbé de Jeanne, d’une présence ancienne et indéniable de nombreux prisonniers menottés…

Le cœur de Jeanne se mit à battre la chamade en abandonnant sa maîtresse sur le parvis de l’école, tandis que ses compagnons de classe lui lançaient un au revoir de la main depuis la cour où ils étaient parqués comme des moutons pour l’occasion.

Lorsque la fourgonnette reprit sa route, Jeanne sentit deux petites larmes vouloir s’échapper de ses grands yeux de biche. Elle reprit son souffle, jeta un œil autour d’elle, puis les refoula. Que le temps passait lentement dans cette fourgonnette… ! Elle en profita pour réviser dans sa tête la poésie qu’elle devait réciter par cœur devant les représentants de toutes les écoles de la ville. Une fois le contrôle effectué, et qui du reste, s’avéra positif, Jeanne se rassura peu à peu et son cœur s’apaisa. Mais elle resta fort impressionnée par les deux hommes en uniforme bleu et au képi noir. Pire, du haut de ses 10 ans, elle prit la mesure de ce que signifiait le mot « arrestation ». Car pour elle, s’en était une. Elle se sentait aussi honteuse que si elle avait commis un délit impardonnable. Elle se souvint même des regards insistants des gens en ville qui scrutaient les enfants dans cette fourgonnette comme si ils avaient tué leurs propres parents. Que devaient-ils penser ?

Le petit fourgon bleu, enfin, s’arrêta dans une cour d’école. Jeanne descendit la dernière. Tous les enfants furent conduits dans une salle minuscule et sombre où de nombreux instituteurs et représentants de la Prévention Routière prenaient place derrière les bureaux des élèves. Il parait même que le maire était là !

-« Jeanne Faber, vous pouvez commencer », lança une voix au timbre glauque et funèbre à l’attention de la petite fille.

Elle sentit ses jambes se dérober, ses mains suinter et son cerveau exploser. Quel était donc le titre de ce poème, déjà ? Une histoire de feux tricolores, c’est ça ? Mince… le trou noir. Aussi noir que le képi du monsieur qui maintenant la regardait avec insistance.

Le cerveau de Jeanne se brouilla. Elle vit les vers du poème s’éparpiller en l’air comme pour former un enchevêtrement inextricable de lambeaux, se déposant ça et là aux parois de son esprit désormais totalement embué.
 
Aucune phrase ne sortit de sa bouche. Aucun mot. Le silence total. Une solitude terrible. Pesante. Insurmontable.

Ses « tortionnaires » comme Jeanne les nomma plus tard dans sa biographie, furent attendris par la panique de la petite fille, l’aidèrent calmement à trouver ses mots, la rassurèrent comme ils purent, avec beaucoup de patience… Mais rien n’y fit. La peur paralysa Jeanne définitivement. Et la déception aussi. Elle fut écartée, tandis que les autres enfants récitèrent tour à tour leur poésie, sans même un oubli ni une hésitation.

C’est dans un silence terrible que la fourgonnette bleue la ramena à son école quelques heures plus tard. La mine attristée et le regard défait, alors qu’une horde d’élèves l’attendait dans la cour pour l’ovationner, elle bafouilla juste ces quelques mots :

-« J’ai raté ». Et elle se mit à pleurer. Sortant de la masse, elle entendit un faible « bien fait pour toi, c’était à moi d’y aller »….

Et cette première expérience fut malheureusement la première d’une longue série…  Jeanne, toute brillante qu’elle était, obtint des résultats décevants au bac, et lors de tous les examens qu’elle dut passer par la suite …

Elle ne prit plus jamais la parole en public. Elle s’effaça tout simplement, traînant avec elle le qualificatif indélébile de « brave fille » comme un lourd fardeau, elle qui cherchait la lumière et les projecteurs.

Si vous la croisez un jour, vous la trouverez difficilement, en retrait toujours certainement, préférant désormais la douceur de l’ombre à l’aveuglement de la lumière et l’écriture aux longs discours.

Et les mots dans l’histoire ? ! Ils furent son échappatoire, sa bouée d’oxygène. Elle put enfin s’exprimer aux yeux de tous, trouver sa place sur le chemin escarpé où trotte toujours une petite fourgonnette bleue…

Tag(s) : #Textes des auteurs
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :