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Je me rappelle le soir du onze, la veille de mes quatorze ans.

Nous étions attablés pour le dîner, ma mère emplissait les assiettes d’une soupe fumante et odorante qui sentait bon les légumes de l’été.

Mes jeunes frères se chamaillaient encore en se lançant des coups de pieds sous la table.

Dans les yeux de mon père, assis face à moi, je discernais une sorte de fierté, comme lorsque la pêche avait été bonne et que je le voyais accoster au quai des mareyeurs,  la cale pleine à craquer.

Quand elle fût à son tour servie, ma mère demanda aux petits d’arrêter leur chahut, elle semblait appréhender les minutes à venir. Mon père lui sourit puis se racla la gorge. Leurs regards se posèrent sur moi.

-         Pierre, dit mon père avec gravité, son visage ayant perdu tout sourire, demain tu auras quatorze ans, l’âge pour toi d’apprendre ton métier.

Jetant un coup d’œil à ma mère, il continua :

-         Nous ne t’en avons pas parlé avant pour te laisser la surprise, demain matin la première éclusée est à 6h10, le Breizh atao part pour une campagne de pêche de plusieurs jours. J’ai décidé ou plutôt, nous avons décidé, avec ta mère, qu’il était temps que tu apprennes le métier, je te prends à bord comme mousse.

Mon cœur bondit dans ma poitrine, j’étais complètement  désorienté. Je crois que c’était le plus beau jour de ma vie. Mes frères me fixaient l’air de dire « la chance que tu as ! » et moi je ne réussis qu’à balbutier un merci étouffé devant mes parents radieux. Ils ne pouvaient pas me faire plus plaisir, j’allais naviguer sur le Breizh atao sous les ordres du capitaine Lebras, mon père.

La nuit fût courte mais je n’étais pas fatigué quand à 5h30 je montais à bord avec le reste de l’équipage.

Le chalutier, amarré depuis plusieurs jours à l’abri dans le Vauban, devait emprunter l’écluse pour quitter Saint Malo et rejoindre la pleine mer. Ce matin là c’est le cœur fier que je passais la porte du sas. Mon père faisait signe à quelques marins restés à terre, moi je regardais les badauds qui longeaient le bord de l’eau.

Ce fût notre première rencontre, elle était à moitié dissimulée derrière un des hommes que mon père avait  salués.

Ses cheveux blonds volaient dans le vent de septembre, le bateau glissait lentement vers la mer, discrètement je la suivais des yeux quand je la vis me faire un signe de la main.

Nous avions déjà viré à la bouée de Rance, laissant les Bés et Cézembre à tribord je me retournais pour regarder une dernière fois ma vie d’enfant.

J’étais désormais marin sur le Breizh atao et j’avais hâte d’être de retour.

Voilà les enfants, vous vouliez savoir comment j’ai rencontré mamie. Maintenant il est l’heure de faire un gros dodo.

- Dis papy, tu nous raconteras aussi quand papa était petit ?

Tag(s) : #Textes des auteurs
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