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Il n'était jamais revenu là depuis le fameux soir, il y a tant d'années. Il n'y serait jamais revenu, d'ailleurs, de son plein gré. Il aurait eu trop peur de raviver de si cruels souvenirs. Mais Jacques, son fils, l'en avait prié instamment, sans qu'il lui fût possible de refuser, ni même de s'expliquer, Jacques lui en avait intimé l'ordre d'une manière ferme et presque agressive, non, jamais de toute sa vie, il  n'avait entendu son propre fils lui parler sur ce ton. Il avait bien fallu qu'il s'exécute, d'ailleurs, lui en laissait-il encore le choix ?

La prairie embaumait et des centaines d'insectes allaient puiser leur force et leur nourriture dans les fleurs. La nature n'était qu'un immense ruche bourdonnante et enivrante où l'on pouvait respirer comme des effluves de miel. Léon sentait monter en lui ces fortes odeurs mêlées à l'ardeur de cette chaude journée et le sang martelait sa tête au point qu'elle lui semblait prise comme dans un étau. Jacques dut le retenir. Sans cette intervention, le malheureux vieillard serait sans doute tombé à la renverse.

 

Dix pas encore, et les couleurs explosaient devant les deux hommes qui avaient maintenant de l'herbe jusqu'aux genoux. Léon se frayait un passage avec peine dans ces hautes plantes et avait du mal de suivre le rythme que lui imposait son fils. Le soleil, au zénith, tapait si fort que malgré les lunettes, ils étaient obligés de baisser la tête et de contempler leurs pieds. "Jacques, je t'en prie, ne m'inflige pas une telle épreuve", suppliait Léon. Mais rien à faire, le fils poursuivait inlassablement sa marche avec une détermination farouche. Ce mois de juillet était particulièrement beau et grâce à des pluies précédentes tombées de manière abondante, la flore avait poussé avec une force peu commune : marguerites, boutons d'or, bleuets se mêlaient avec harmonie aux graminées et aux céréales rencontrées çà et là.

A un moment, ils durent franchir un petit fossé. Jacques tira brutalement son père  et l'obligea à le suivre sans ménagements. Le pauvre homme était en sueur et de grosses gouttes perlaient le long de son front dégarni. "Encore un petit effort, père, nous y sommes presque ! ". Léon ne sentait plus ses jambes, d'horribles crampes  enserraient ses cuisses comme des tenailles et il pinçait ses lèvres pour ne pas hurler. A présent, une petite clairière agréable, avec quelques arbres et un peu d'ombre. Jacques assit son père sur un tronc et lui offrit quelques gorgées d'eau tirées de sa gourde.

 

Léon se taisait à présent,il avait les lèvres si sèches qu'elles lui semblaient collées à jamais. Il risqua un regard suppliant vers son fils pour lui dire, une fois encore : "Epargne-moi, mon fils, rentrons à la maison, à quoi bon  raviver de si grandes douleurs ? ". Mais aucun son ne sortait de sa bouche et Jacques ne prêta aucune attention  au regard de terreur de son père. Après avoir franchi une clôture, ils se trouvèrent au bord d'un petit ruisseau charmant, qui affleurait calmement  la prairie entre ses deux rives vert mousse, agrémentées de quelques roseaux, autour desquels des "demoiselles" aux ailes diaphanes décrivaient de savants ballets. "Nous y voici, père !" dit Jacques, dont les traits se durcirent subitement. Le vieux paraissait avoir pris tout à coup dix ans. Ses rides s'étaient creusées, et la pâleur de son teint constrastait avec les joues cramoisies de son fils. C'est alors qu'en même temps et d'un seul regard, ils l'aperçurent.

Depuis tant et tant d'années, aux mêmes dates, il se retrouvait  là,  à la même place, avec sa floraison toujours aussi étonnante, dans cette explosion de rouges carmin absolument extraordinaires, des milliers de fleurs toutes semblables, qui courbaient la tête au gré des vents dans une synchronie quasi parfaite, comme autant de petits morceaux de papier froissés qu'on aurait savamment pliés comme pour une  fête,  un feu d'artifice rouge sang tiré à cet instant comme pour célébrer conjointement les splendeurs de la nature,  les ardeurs de la jeunesse, mais aussi, hélas, ses cruels débordements  et ses  issues fatales.


Car il était bien à lui seul  la représentation de tous les sens réunis en un seul , ce merveilleux champ de coquelicots !

 

Jacques se tourna vers son père, et le prit dans ses bras et le serrant jusqu'à l'étouffer, mêlant à présent ses larmes aux sanglots du pauvre vieux dont le corps était secoué de spasmes violents. Puis sa respiration faiblit subitement, jusqu'à se transformer en un imperceptible souffle. Sa  vie n'était plus à présent accrochée qu'à un fil et Jacques crut un instant que son pauvre coeur ne résisterait pas. Mais petit à petit, le rythme se stabilisa, et Léon sembla recouvrer quelques forces. Ils restèrent ainsi enlacés de longues minutes, incapables de se séparer , juste à retenir les silences et les non-dits qu'ils gardaient en eux depuis tant et  tant d'années, toutes les souffrances que ni l'un ni l'autre n'avaient su exprimer, et qui avaient généré de part et d'autre tant de haine , de déchirures et d'imcompréhension.

 

Le soleil était déjà bien bas à l'horizon quand les  corps des deux hommes se désunirent enfin. Le regard de Jacques, alors, se fit tendre. Celui de son père avait retrouvé maintenant la petite flamme qui l'animait autrefois et le regard si bleu de ses vingt ans  qui avait était sans doute à l'origine de ce si grand malheur. Jacques ouvrit enfin la bouche et soutenant son père du mieux qu'il le pouvait pour lui faciliter le chemin du retour, il dit simplement :

 

"Rentrons, papa, il commence à faire un peu frais, et je  ne voudrais pas que tu attrapes du mal."

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