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Bon pied, bon oeil, dit-on. Hélas, Georges ne se déplaçait plus sans sa canne à présent, lui qui galopait autrefois si vite qu'on l'appelait le " guépard". Que peut-on faire sans l'usage de ses jambes ?  pensait-il. Pas grand-chose. Mais il lui restait encore la vue, c'était déjà ça,  et il en profitait pour faire de longues séances au soleil, confortablement installé sur sa chaise longue. A lire ses romans favoris, polars, science-fiction, romans historiques surtout. Et puis, tous les jours, bien sûr, le journal que Lucie lui apportait le matin en même temps que son petit déjeuner.

 

De quoi aurait-il pu se plaindre ? Il y avait des vies plus difficiles que la sienne, pensait-il. Des existences laborieuses, des ménages qui avaient du mal à joindre les deux bouts, des gens malades et seuls. Lui avait la joie d'être bien entouré de sa femme et de quelques amis fidèles, et de profiter d'un confort très appréciable après une vie bien remplie. Et puis un jour, avec le temps, il s'aperçut que sa vue baissait, il lui fallut porter des lunettes de plus en plus fortes, et de plus en plus souvent.  Cela l'agaça au début, puis il finit par s'y habituer. C'est à cette époque qu'il lui sembla passer plus de temps à les chercher, ces satanées lunettes, qu'à déchiffrer  les fins caractères de ses lectures. Lucie décida de leur adjoindre un petit cordon, qui, passé autour du cou, lui éviterait bien des déboires. La vie de Georges en fut ainsi facilitée.

Et puis un jour, hélas, il se rendit compte que même avec les lunettes, il ne pouvait plus lire ni voir au loin quoi que ce soit. Sa vue diminuait de jour un jour et le diagnostic se révéla sans appel. Il devenait aveugle, car cette atteinte de la cornée ne se soignait par aucun médicament et aucune opération. Georges venait de fêter ses 75 ans.

Lucie à présent ne le quittait plus et se substituait à lui dans tous les gestes quotidiens, avec un dévouement infini, ne se plaignant jamais. C'est elle  qui maintenant lui faisait tous les jours la lecture de son journal, lui permettant de garder un pied dans  la vie de sa commune et  ses petits faits divers, qui lui mettait un peu de baume au coeur, en rompant sensiblement la monotonie de son existence qui se déroulait à présent dans le noir. Georges ne cessait de l'en remercier et de rendre grâce au ciel de lui avoir donné une telle épouse.

 

Ce matin-là, comme tous les matins, Lucie descendit les quelques marches qui séparaient la maison du jardin pour rejoindre la partie de la terrasse qui se trouvait à l'ombre, car malgré l'heure matinale, le soleil était déjà bien chaud, elle aperçut Georges ainsi qu'elle l'avait installé peu de temps auparavant, mais elle crut de loin voir sa tête reposer sur la table, comme s'il s'était rendormi. Sans doute avait-il passé une mauvaise nuit et en profitait-il pour se reposer encore un peu avant le petit-déjeuner. A son approche, Georges ne bougea pas.

Il s'était endormi paisiblement  sous un arbre en fleurs qui embaumait tout le jardin et un rayon du soleil vint lui caresser doucement la joue juste au moment où Lucie s'approcha de lui, lui déposant un tendre et long baiser, un baiser d'autant plus long, d'autant plus tendre qu'elle savait que celui-ci serait le dernier.

 

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