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Uriel se réveilla en sursaut et sauta immédiatement à bas de son lit. Aucun bruit. Pourtant, il sentait une présence. Alors qu’il tentait de saisir sa lame glissée sous l’oreiller – une habitude qui lui avait déjà sauvé la vie  –, un carreau vola à travers la pièce et vint se ficher dans le mur, juste derrière lui. Il ne lui en fallait pas plus pour repérer l’intrus. Il jeta son arme au jugé. Un cri confirma qu’il avait fait mouche. Mais, alors qu’il s’apprêtait à quitter l’abri du lit, la porte claqua. Il se précipita à la fenêtre et aperçut une ombre qui disparaissait au coin de la rue. A quoi bon la poursuivre. Nul doute qu’il s’agissait d’un assassin du Roi.

Depuis quelque temps, sans qu’Uriel en comprenne la raison, Jason s’en était pris à sa famille, emprisonnant ses parents et son frère. Mais, apparemment, ce n’était pas en cellule que le Roi souhaitait le voir croupir. Plutôt six pieds sous terre. Quelles pouvaient être les raisons d’un tel acharnement ? Et par quel miracle les sbires du Roi parvenaient-ils toujours à trouver son refuge ? 

L’homme, blessé, était à genoux. Devant lui, le dominant de toute sa taille, Jason le toisait.
–        Maladroit, comment as-tu pu le rater ?
–        Il a senti ma présence, Sire.
–        Que veux-tu dire ?
–        Peut-être possède-t-il quelque don magique… ?
–        Tes mensonges n’ont qu’un but, masquer ton incompétence !
Et, avant que l’individu ait esquissé le moindre geste, le Roi dégaina son épée et lui trancha la tête. Puis, de colère, il jeta  l’arme à terre et, tournant le dos au corps étendu sur le sol, se dirigea vers son trône. Comment était-il possible que ce jeune freluquet lui échappe encore et toujours ?  Qui pouvait donc lui venir en aide ?

Alors que Jason s’interrogeait, une jeune fille fit son apparition. En remarquant le cadavre baignant dans son sang, elle eut un mouvement de recul qu’elle réprima aussitôt.
–        Père ! Vous m’avez l’air contrarié ?
–        Tu l’as dit, ma fille. Je suis entouré d’un ramassis d’incapables !
–        Qu’avait fait cet homme ?
–        Il a désobéi à mes ordres. Il fallait qu’il paie.
–        Père ?
–        Oui, Euxane ?
–        Qu’est devenu le miroir de maman ?
–        Pourquoi cette question ?
–        Elle le disait magique et…
–        Sottises ! Si tu n’as rien d’autre à me dire ?
–        …
–        Alors, laisse-moi ! J’ai à faire.

Euxane s’éclipsa.  Depuis la mort de sa femme, Jason avait changé. Certains pensaient qu’il était devenu fou. Sa fille n’en croyait rien. Il semblait possédé, plutôt.

Peu de temps avant de disparaître accidentellement, Roxane, sa mère, lui avait parlé d’un miroir qui permettait de lire l’avenir. Cet objet se transmettait de mère en fille. Cependant, elle l’avait mise en garde : « Le reflet du miroir te montrera des choses qui adviendront et d’autres qui ne seront jamais. N’oublie jamais d’interroger ton cœur et ta raison… Et méfie-toi ! Le miroir retient prisonnière l’âme d’un magicien noir. Tant que la bonté t’animera, elle ne pourra se libérer. Mais, si tu l’interroges la malveillance en tête, elle jaillira et te possèdera à tout jamais ! »
Se pouvait-il que son père ait utilisé le miroir à des fins peu avouables ? Le chasseur, qui s'était enfui après avoir blessé la reine mortellement, avait été retrouvé atrocement mutilé ...

Il pleuvait à verse. Le cheval d’Uriel pataugeait dans la boue tandis que son cavalier le guidait à travers champs, à la recherche de quelque ferme abandonnée où ils pourraient trouver un abri pour la nuit. A peine visible derrière le rideau de pluie, apparut une vieille construction. L’un de ses murs et une partie du toit s’étaient effondrés sous la pression des branches d’un arbuste énorme, sans doute un Anamirta cocculus d’après son port en forme de coque.  Un coin de l’habitation semblait cependant étanche et Uriel y fit entrer Altaïr, qu’il bouchonna. Après lui avoir donné une ration d’avoine et grignoté un quignon de pain sec, il s’enroula dans une couverture, à même le sol en terre battue, et s’endormit.

Pendant son sommeil, Uriel fit un rêve étrange. Une jeune fille brune, aux grands yeux verts, le regardait. Elle portait une robe mauve, un foulard assorti et désignait du doigt un vieux manuscrit. Uriel s’approcha et découvrit une gravure représentant son reflet dans un miroir. Qu’est-ce que cela signifiait ? Il tourna la page. Un nouveau dessin le montrait monté sur son fidèle coursier et chevauchant à la tête d’une armée bigarrée en direction du palais de Jason. Sous l’image, une légende : « Uriel mène le peuple à la victoire !» 

Uriel s’agita sous sa couverture, mais ne se réveilla pas… Une musique étrange, presque discordante, se fit entendre. Dirigeant ses pas vers l’endroit d’où lui semblait provenir le son, il gravit un escalier en colimaçon qui débouchait sur une petite pièce circulaire. Le mobilier était succinct : une grande table en bois couverte de mille objets hétéroclites, deux chaises, une bibliothèque chargée de livres poussiéreux et un fauteuil qui faisait face à une cheminée où brûlait un maigre feu. Assis face au foyer, un vieil homme éloigna l’ocarina de ses lèvres et fit signe au jeune homme de prendre un siège et de s’asseoir à ses côtés. Uriel s’exécuta. C’est alors qu’il prit la parole d’une voix chevrotante.
−      Je m’appelle Sélénius et ne suis plus de ce monde. Pourtant, je puis t’aider si tu le souhaites. Depuis que le Roi a plongé son regard dans le froid reflet du miroir, il n’est plus maître de son destin. Agripas domine son esprit. Ivre de sang et de pouvoir, il plongera l’île de la terre du Levant dans le chaos, si nul ne l’arrête.
−      Mais je n’ai pas d’armée ! Que pourrais-je bien faire ?
−      Le peuple, saigné par les impôts : la voilà ton armée !
−      Pourquoi me suivrait-il ? Je ne suis qu’un jeune nobliau…
−      … dont la famille est respectée depuis toujours. Et puis, tu trouveras de l’aide au sein même du palais. Euxane, la fille de Jason, se doute que l’homme qui gouverne n’est plus son père, même si elle s’en défend encore. D’autres sont arrivés à la même conclusion. Tu n’es pas seul !
−      Que dois-je faire, Sélénius ?
−       Tout d’abord, rencontrer Euxane. Elle se promène tous les jours à cheval. Tu la trouveras demain près de la crique des pirates. Parle-lui du miroir.
−      Le miroir ? Celui du manuscrit ?
 
Sélénius ne répondit pas à la question car Uriel se réveilla brusquement. Quel drôle de rêve ! Si étrange et pourtant si réel ! Il se le rappelait dans les moindres détails. Que devait-il faire ? Se rendre, comme le lui avait demandé Sélénius, à la crique des pirates ? Après tout, pourquoi pas ? Qu’avait-il à perdre ? Si Euxane ne venait pas, il en serait quitte pour reprendre la fuite, en attendant de trouver un moyen de délivrer sa famille. Dans le cas contraire, un nouveau destin s’ouvrait à lui...


 

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