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Marseille -  Un mois auparavant.

Uriel avait passé la journée à zigzaguer d’un bar à l’autre de la Canebière. Alors qu’il buvait un dernier whisky avant de rejoindre son voilier qui lui faisait office d’habitation, le miroir des toilettes où il s’était réfugié pour vomir toute la misère de sa vie, lui renvoya un reflet étrange. Il se retourna brusquement. Personne. Son regard alors se dirigea à nouveau vers le miroir où il vit le visage d’un jeune homme aux cheveux bruns et à la barbe mal rasée. Saletés de souvenirs – marmonna-t-il d’une voix rauque et presque inaudible. Foutez le camp ! Foutez-moi la paix ! Il s’assit sur la cuvette des WC, bouleversé, fatigué. A 40 ans, cet homme là était déjà usé. Par l’alcool. Par la vie. Les femmes aussi. Et puis finalement, par la mer.

Nul ne pouvait penser que cet homme avait été en son temps une légende de la course au large, remportant chaque année ou presque la victoire de la Route du Rhum ou autres courses à la renommée tout aussi flamboyante.

 

Sa vie avait été toute tracée depuis sa plus tendre enfance : lorsque son père, pêcheur de profession, comprit que son métier n’était plus un métier d’avenir, il en conclut qu’il fallait miser sur quelque chose de beaucoup plus porteur pour son fils, comme le métier de skipper. Dès lors, le père ne cessa de  motiver son fils unique chaque jour que Dieu fît, l’inscrivit très tôt dans un club nautique, où il s’essaya à ses premières régates et fièrement Uriel devint ce que son père avait toujours voulu qu’il soit, un skipper de renommée. Sauf que ses parents ne le surent jamais, puisqu’ils décédèrent dans un accident très peu de temps avant la première victoire qui le rendit célèbre.

Quand il n’était pas en tête de course sur son bateau à affronter les caprices des océans, il donnait des interview sous le feu des projecteurs, courait après les filles, était invité dans des tas de meeting sportifs, etc.. Malgré tout Uriel restait un homme libre, épris de liberté dans ses choix de vie. Il impressionnait les foules. Costaud, baraqué, dégageant une force intérieure à la fois physique et mentale, sa stature en imposait. Sur son bateau, il forçait le respect de ses coéquipiers. Sur la terre, il jouissait de la vie et de ce que lui apportait la célébrité. Cela dura un certain temps. Jusqu’à l’accident.

Paulo, son unique et vrai ami, était aussi l’un de ses coéquipiers. Ce sicilien d’origine, toujours mal rasé, l’accompagnait partout. Parfois il leur arrivait même de partager les mêmes filles ! Unis comme les doigts de la main, ils savouraient ensemble leurs victoires successives, leurs angoisses, leurs fou rires, tout. Jusqu’au jour où la mer en décida autrement et engloutit le corps de Paulo à jamais. Ce fut la dernière compétition à laquelle participa Uriel et, à partir de ce jour là, plus rien ne fut pareil. Il entama une longue descente aux enfers. L’alcool, la drogue, la solitude devinrent ses nouveaux amis. Et les feux des projecteurs s’éteignirent, le laissant dans une nuit froide et ténébreuse.

Uriel regarda à nouveau le miroir. Son visage buriné était grave. Des larmes pointaient. Il fit couler l’eau du lavabo et s’en aspergea le visage violemment, comme un naufragé en pleine mer.

 

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