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Les personnages et les événements cités dans ce texte sont pure réalité.

 

Première de répétition. Je suis chanteuse amateur. Auteur, compositeur, je cherche des musiciens pour me produire sur scène.

Lors de cette rencontre, nous sommes trois : Fred, le guitariste ; Alfred, le claviériste ; et moi.

Fred nous propose d’écouter les compos de son ancien groupe. Très sympa même si ça n’a rien à voir avec les miennes. Je suis fan de rock, hard rock, pop : Cranberries, Radiohead, The Cure… quoique mes productions soient françaises.

Mes chansons ne les emballent pas trop. Nombreux sont ceux qui ne comprennent pas la différence entre ce que j’écoute et ce que je réalise. Des esprits étriqués !

 

Ce jour-là nous parlons beaucoup. Fred veut essentiellement reprendre le répertoire rock des années 70. Nous choisissons entre plusieurs morceaux ceux que l’on jouera.

 

Si Fred paraît sûr de lui - la trentaine, prof d’histoire–géo au collège -, Alfred m’a l’air totalement perdu – vingt-trois ans, un physique peu soigné et une mèche blanche qui me prouve son caractère anxieux.

Seule femme, je me tiens sur mes gardes. J’imagine tout un tas de trucs qui, heureusement, ne m’arrivent pas, mais qui remplissent les pages des faits divers.

 

Avant de nous quitter, nous échangeons nos adresses email et MSN. Nous nous retrouverons dans une semaine. J’ai deux chansons à travailler, je ne les connais absolument pas, mais je retiens vite la mélodie. J’ai du boulot, je suis contente.

 

Quelques jours plus tard, Alfred me contacte sur ma messagerie instantanée. D’emblée il me dit qu’il ne viendra plus au rendez-vous du vendredi soir. D’ailleurs, qu’aurait-il fait sans matériel à sa disposition ?

Il ajoute que Fred en fait « partie ».

Cette phrase m’inquiète. Ma curiosité est exacerbée par mon besoin de savoir ce qu’il insinue. Le guitariste et le claviériste habitent tous les deux la même ville, ce dernier étant peut-être au courant de certaines choses. Je pousse Alfred à me parler, je ne veux pas m’engager à la légère dans ce projet musical, je veux des renseignements sur ceux avec qui je vais partager ma passion.

D’abord je pense à des trafiquants de drogues, mais il ne s’agit pas de ça. C’est encore plus grave.

 

Alfred peine à s’exprimer, et son écriture sms complique notre discussion. Je le questionne, calmement, afin de ne pas le brusquer. J’ai peur que d’un instant à l’autre il coupe la connexion. Je sens qu’il a envie de se confier mais qu’il craint d’être surveillé.

 

Alfred dit :

fred en fé parti

Myriam dit :

Comment le sais-tu ? Tu le connaissais avant de le voir vendredi ?

Alfred dit :

nan mé il é kom eux

Myriam dit :

C’est-à-dire ?

Alfred dit :

les yeux 

Myriam dit :

Qu’est-ce qu’ils avaient, ils étaient rouges ?

Alfred dit :

nan y ne peuve pa lé bougé. y sont obligé de tourné la tête

Myriam dit :

Je n’ai rien remarqué. C’est à cause de la drogue ?

Alfred dit :

nan cé pa sa

Myriam dit :

C’est quoi alors ? Tu crois que moi aussi j’en fais partie ?

Alfred dit :

tu auré pu on sé jamé 

 

J’ai l’impression qu’il me balade, qu’il se moque de moi. Qu’il s’amuse à me foutre la trouille. Agacée, j’enlève les gants et pose cartes sur table.

 

Myriam dit :

Dis-moi franchement de quoi il s’agit sinon je m’en vais !

Alfred dit :

the Island le film cé moi. j’avé raconté l’istoir a 1 copain, é 2 ans plus tard, cé au ciné. Cé exactement ce ke je lui avé raconté. tou ce ke je cré y me le pik ! les musik de film, de pub…. tou sa, cé moi

Myriam dit :

Mais comment ils procèdent ?

Alfred dit :

la nuit alor je dor plu. y mète des trucs dans ma bouf. seulemen dans 1 magasin préci parce ke kan je vé ailleur, sa me le fé pa

Myriam dit :

Ça te fait quoi ?

Alfred dit :

je me sen bizar je dor

Myriam dit :

Ils mettent de la drogue dans ta nourriture ? Dans ce cas-là, ceux qui achètent là-bas aussi sont malades ?

Alfred dit :

je sé pa mé cé de 7 façon qu’y me pik mes idé

Myriam dit :

Qui sont-ils ?

 

Je n’ai jamais eu de réponse à cette interrogation tellement Alfred était évasif sur le sujet. J’ai pensé aux extra-terrestres, forcément.

J’avais l’impression d’être en plein cauchemar, que je papotais avec un schizo, et que ce n’était pas très étonnant vu mon chic pour attirer les déséquilibrés…

Je lui ai demandé pourquoi il me disait tout ça :

 

Alfred dit :

je sé que tu n’en é pa même si tu ressemble bcp à axel red.

Myriam dit :

Ah bon ?

 

Il m’a expliqué que plus jeune, il avait une copine qui ne pouvait pas l’accompagner en week end, mais que dans le train, il avait vu une fille qui lui ressemblait, sauf la couleur de cheveux et la coiffure qui avaient été modifiées. Elle était des leurs.

Je voulais savoir que signifiaient ces ressemblances. Et je sus enfin ce qu’il essayait de m’avouer depuis le début : les chanteurs, les acteurs se métamorphosaient pour se fondre dans la foule. Ils étaient reconnaissables quand on y prêtait attention. Et ces soit disant artistes n’avaient aucun talent. Ils volaient leur inspiration à des mecs comme Alfred.

 

Il y avait beaucoup d’incohérences dans ses propos, de multiples zones d’ombre.

Pourtant moi aussi j’avais remarqué tout au long de ma vie que certaines de mes connaissances ressemblaient à des célébrités : Armande…Annie Cordy ; mon grand-père…George Clémenceau ; Un grand-oncle…Michel Fugain, et tous ces anonymes qui croisaient mon regard.

 

Je ne saurai jamais si Alfred disait vrai, si cette vérité émanait d’un esprit contrarié, ou s’il s’était tout simplement payé ma tête. Pour me préserver, je l’ai supprimé de mes contacts et carrément bloqué pour qu’il ne puisse plus jamais m’importuner. Cette conversation et ces révélations ont longtemps été lourdes à porter, ne sachant quel sort leur réserver.

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