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- Aujourd'hui je suis d'une tristesse absolue. Je me suis réveillé comme ça. Je suis, mais,
gris dedans ! Tu ne peux pas savoir ! Couvert, mais couvert comme ce n'est pas possible !
- Comment ça se fait ? C'est bizarre d'être aussi teinté que ça !
- Comment ça teinté ?
- Ben oui, d'avoir une dominante, une couleur quoi, dès le réveil, pour la journée. Moi j'ai
jamais eu ça. Enfin, oui, mais ça change tu vois au cours des minutes, je suis
catadioptrique moi, de nature.
- C'est la première fois que j'entends ça. Catadioptrique ! C'est quoi ça ?
- Ben un catadioptre c'est une plaque réfléchissante qu'on pose sur le garde-boue des
vélos. Ça assure ta sécurité dans la mesure ou ça te signale automatiquement.
- Ah oui. Ah oui. Ben ça je connais, je vois, oui très bien.
- Voilà.
- Oui, mais pourquoi tu dis que tu es catadioptrique ?
- Ben parce que je fonctionne comme ça, comme un réflecteur. Je suis de la couleur du
temps.
- Oh c'est joli ça. Mais dis donc.
- Oui ?
- C'est surtout la nuit que ça marche le catadioptre ?
- C'est pas faux.
- Ben oui mais là moi je te parle du réveil, de comment je me sens au réveil, et en plein
jour. Il est midi et demi je te signale.
- Bon, ben alors on reprend du début. Comment tu te sens ?
- Gris. Pluvieux. Je sens que je vais être toute la journée comme ça, dans un gris
insidieux, collant, triste.
- T'es crachin quoi.
- Ah c'est exactement ça !
- Tu vois hein !
- Je vois quoi ?
- Que je te connais bien. Tu sais il y a sûrement quelque chose qui te chagrine. Crachin
du matin, chagrin ! Allez on va arranger ça tu vas voir. On va trouver ce qui ne va pas. Est-
ce que tu te souviens de tes rêves tiens ?
- Je ne rêves jamais.
- Ce n'est pas possible.
- Je te dis que je ne rêve pas.
- Et bien moi je te dis que c'est impossible, humainement, scientifiquement impossible.
Tout le monde rêve. C'est une fonction vitale, tout comme la respiration.
- Je le sais très bien.
- Ben alors tu sais très bien que personne ne peut être privé de sommeil paradoxal et de
rêves.
- Moi si.
- Oh tu es d'une mauvaise fois insupportable ! C'est scientifiquement attesté. Tout le
monde rêve, chaque nuit, à plusieurs reprises.
- Je suis une exception.
- Non tu rêves, mais tu ne t'en souviens pas. A cause des tabous.
- Mais c'est tout le contraire justement !
- Tu m'expliques !
- Je ne suis pas sûr de vouloir.
- Pas étonnant. Tu ne veux pas parce que tu ne peux pas. T'es comme tout le monde. Et
tu rêves. Comme tout le monde. Quand tu dors tu perds peu à peu toutes les
caractéristiques d'un homme en état de veille, et principalement, celle de te tenir
correctement, selon les règles de la politesse, de la bienséance, du respect des autres et
de soi-même. Ta vigilance civilisatrice prend des vacances mon vieux. Ton esprit se libère
du carcan de son autorité morale et se permet de tout aborder avec la plus grande liberté.
C'est comme si tu te dédoublais et que ta partie sauvage caracolait sans plus aucune
sangle pour brider ses élans. C'est sans doute ça qui te fait peur et que tu ne veux pas
reconnaître.
- C'est absolument le contraire. La source du rêve c'est le conflit interne entre les
interdits et les désirs. Moi je n'éprouve pas le besoin de rêver puisque je n'ai pas
d'interdits. Mon côté sauvage j'ai su l'apprivoiser totalement.
- C'est n'importe quoi. Donc tu ne rêves jamais. Tu n'as pas lieu.
- Voilà. Jamais.
- Alors pourquoi tu serais crachin ?
- Mais ça n'a aucun rapport ! C'est toi qui supposes qu'il y en a un. Je suis crachin tout
simplement par ce que je me sens gris ! Tout transi de pensées humides et sales.
- Mmm. Humides et sales. oui. Continuez.
- Je ne vois pas de divan dans cette pièce !
- Ah tu vois que tu y penses aussi, toi, qu'il peut y avoir du sens caché, révélateur.
- Non moi je rigole, je me moque de toi et de tes croyances.
- Il s'agit de savoir scientifique et non de croyance je te signale.
- Tu connais la différence entre foi et science ?
- Je suis capable de la faire, oui, mais, je t'écoute.
- La foi c'est l'illusion de savoir, la science c'est la désillusion de savoir.
- Je suis assez d'accord, oui, et alors, en quoi je serais dans l'illusion ?
- Et bien ce n'est pas moi qui parle de certitudes !
- Voilà encore de la mauvaise foi de ta part. D'abord il ne s'agit pas de certitudes mais de
convictions. Et la thèse qui consiste à promouvoir le doute permanent sous prétexte
d'éthique scientifique, de promouvoir l'incertitude au rang de règle d'or, permets-moi de
te dire que c'est de la foutaise, un alibi pour l'irresponsabilité et l'inaction ! Mais qu'est ce
que tu es en train de griffonner ? Tu ne m'écoutes même pas. J'ai l'impression que je
pourrais tout aussi bien sucrer des artichauts !
- Je note la différence entre science et foi. Ce que je viens de te dire. C'est pas mal je
trouve.
- Et tu comptes faire un recueil de tes pensées, c'est ça ?
- Pourquoi pas. C'est pas idiot. Attends. Je vais essayer un truc. Dis un mot, n'importe
lequel, ce qui te vient à l'esprit
- Persévérance
- Persévérance. Ah. Merci. Attends. Deux secondes. Voilà. Ecoute :
Certains disent qu'on ne fait rien sans convictions. Je dirais plutôt qu'on ne fait rien sans
persévérance.
- Alors là, chapeau ! Je suis vraiment impressionné !
- Merci. Je dois dire que ce n'est pas mal. Je suis assez surpris moi-même. C'est vraiment
pas mal, quoi ! Et dans le contexte en plus, tu remarqueras, c'est pas mal non plus, hein ?
Il n'y a pas de hasard !
- C'est bien vrai. Allez, à toi, à ton tour !
- Quoi à mon tour ?
- A ton tour de donner un mot au hasard justement. Il te le rendra. Hé ! T'as entendu,
celle-là ? Elle est pas mal non plus.
- Ouais, pas mal. Bon. D'accord, un mot au hasard, heu : mélopée.
- J'en étais sûr !
- Comment ça t'en étais sûr. De quoi tu parles ?
- Mélopée et crachin. C'est la même chose, même tonalité, même ambiance ! La tristesse.
- Pas du tout. Mais alors là pas du tout. Mélopée c'est un chant oriental langoureux. C'est
le contraire de la tristesse. C'est voluptueux !
- C'est un chant oriental triste. C'est une mélodie triste. C'est pas humide et gris, mais
c'est triste. C'est du crachin oriental.
- Pour toi peut-être, mais pas pour moi !
- C'est quand même toi qui a sorti au hasard mélopée, c'est pas moi !
- Et c'est toi qui a sorti que j'étais crachin, pas moi.
- Ah, ça c'est vrai, je dois dire que là, crachin, c'est moi effectivement, et mélopée c'est
toi. Donc, tu serais plutôt mélopée que crachin, en fait.
- Comment ça ?
- Ben oui, ta tristesse est du genre mélopée, pas du genre crachin. Je m'étais juste un
tout petit peu trompé de région. C'est tout.
- Tu veux que je te dise ?
- Oui, je t'en prie.
- T'es aussi faux-cul qu'un catadioptre.


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