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C’est un pull marine, sans forme ni vraie couleur, à grosses côtes anglaises, un brave homme de pull, sans finesse, sans style, sans recherche, qui affiche à nu sa seule prétention, modeste : couvrir le corps, lui tenir chaud, l’entourer d’une douceur familière, protectrice, amie. Un vieux copain que l’on ne regarde plus, que l’on connaît par cœur. Un vieux copain qu’on garde à la maison, sans faire de chichi, et qui tient chaud au cœur. Avec le temps il a pris le pli de tes replis, de tes attitudes, de tes habitudes : le torse râblé, malgré la petite taille, a distendu épaules et plastron, dont les mailles élargies laissent voir la trame amincie ; le ventre a pris ses aises, élargi les coutures, gonfle le tricot d’un bedon permanent, d’une rondeur bonhomme ; un accroc au-dessous du coude témoigne de ta façon de pousser les portes, d’un coup du torse, franchement, au risque de se faire retenir par la manche par une poignée traîtresse ; ce trou noirci au bord, trace des innombrables cigarettes que tu gardais au bec, laissant s’allonger les cendres,  en équilibre miraculeux, jusqu’à la dispersion neigeuse et brûlante sur la laine noircie, qui te surprenait chaque fois, comme si le miracle devait durer toujours, forcément, dans ta candide foi au bonheur, vivant, tranquillement, confiant. Tu fumais trop.

            Dans la précipitation du départ ton pull est resté sur le lit, en vrac, un bras pendant au sol, l’autre replié sur le torse, comme faisant la sieste en t’attendant, confiant, rempli de ta présence, du volume de ta chair, qui reviendra bientôt reprendre sa place dans sa seconde peau.

            Comme un petit enfant perdu, comme un petit animal je renifle la trace de ta peau, l’odeur de ton bonheur, m’imprègne de ta présence suspendue.

            Comme un enfant perdu toute la nuit je dormirai dans ton odeur, recroquevillée sur ta peau de laine douce gonflée de bonheur feutré, te serrant sur mon cœur, entre deux sanglots. Papa pas là, papa parti, papa perdu, papa bonheur. Tu me tiendras chaud au cœur.

            Il restera des mois, roulé en boule, ami fidèle, doudou d’amour, au creux de mes draps, pour que j’y niche mon chagrin d’enfant seule. Mon bonhomme de papa-pull.

             J’ai fini par l’abandonner, bon chien trahi, au robot laveur de métal froid tueur d’odeur, tueur d’amour. J’ai tué mon enfance... Je suis entrée dans l’absence. Dans le désert de la résignation.

 

 

 

 

Tag(s) : #Textes des auteurs
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