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La chose est sur le banc.

Une intruse, dans le petit jardin propret, le jardin de poupée. Le jardin de Poupette.

Poupette fut Louisette, en son jeune temps… Elle était si petite, si jolie ! Une vraie poupée ! Elle fut Poupette. Poupette elle est restée.

Poupette s’approche à petits pas de l’intruse, forme blanche allongée sur le banc vert. Morte ? Non. Elle semble respirer. Elle dort, on dirait. La chose repose, mollement allongée, si blanche, sur le banc vert.

Poupette s’aventure, risque une caresse sur la toison de laine douce qui se gonfle au contact de ses doigts osseux, s’étire, se déplie, se déploie, prend forme presque humaine, esquisse la rondeur d’une épaule, la courbe d’une échine coulant jusques aux reins. Les tresses soyeuses ruissellent entre ses doigts comme des ondes vivantes délicieusement parfumées de rose et de lilas, ressuscitant, entre ses mains, celle qui le portait, ce… châle, oui, c’est cela, c’est ainsi que l’on nomme cela, ce châle magique et merveilleux.

C’est un châle à l’ancienne, comme en portait jadis une jeune fille lors de son premier bal, cachant pudiquement ses épaules dénudées, joues rosies d’émoi, de timide sensualité.

 Il avait dû l’accompagner, ensuite, dans son ordinaire de femme. Elle l’imagine, accroupie devant l’âtre, s’activant à ranimer le feu sous le chaudron chuchotant, les soirs d’hiver, à la ferme.

Elle la voit encore, plus tard, beaucoup plus tard, enveloppant d’illusoire chaleur son cœur transi d’âpre solitude, sa vieillesse décharnée.

Qui était-elle ? Était-elle encore de ce monde ? Était-elle douce ou forte, ou fragile, hors d’âge et de mémoire, femme au châle figée dans cette image irréelle et surannée ? De son existence passée seul demeurait ce châle extraordinairement vivant.

« Quel mystère ! » songe-t-elle, rêveusement plongée dans les abysses des souvenirs engloutis.

« Poupette ! Où êtes-vous ? Encore dans le jardin ! Ce n’est pas raisonnable à votre âge, et par ce temps ! Ah ! Vous avez retrouvé votre châle ! Toujours à le perdre, toujours à le chercher ! Un jour c’est votre tête que vous perdrez ! Allons, vite, les autres pensionnaires vous attendent pour le dîner ! »

« Ma tête, voilà bien longtemps que je l’ai perdue ! » a failli lui répondre Poupette, dans un court moment de lucidité. Une lueur… La bougie s’éteint. Elle suit docilement l’aide-soignante qui la ramène au bercail des joyeux retraités de la « Bérézine », son châle lové sur ses épaules décharnées, laissant le jardin déserté.

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