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La maison maintenant vendue, il faut la délester de son contenu avant l’arrivée des nouveaux propriétaires…. Mes parents l’ont habitée plus de 50 ans. Ma sœur et mes deux frères sont à mes côtés pour exécuter cette lourde tâche, encore submergés de tristesse par la perte récente de notre mère, cinq années après le départ de notre père. Cette maison, c’est notre enfance, notre d’adolescence et le nid rempli d’amour de notre famille. Adultes, nous l’avons visitée tant de fois avec nos enfants et nos conjoints respectifs. Nous sommes attachés au lieu et il nous est difficile de nous en départir.

 

Nous nous partageons le travail. On me désigne pour le tri au grenier, là où bien sûr se retrouve tout ce qui ne sert plus depuis longtemps, enseveli sous des tonnes de poussière, quelques éternuements sont à prévoir. J’ouvre les lucarnes pour aérer, un large rayon de soleil pénètre dans la pièce me laissant voir un voile de particules virevoltant en tous sens, tant de souvenirs s’étalent autour de moi. De vieux meubles, nos pupitres d’écoliers, des boîtes complètes de livres, des jouets, des patins, des skis, un théâtre de marionnettes tout délabré, fabriqué par notre père, un berceau et même un landau sont entassés pêle-mêle. Un gros coffre en bois attire mon attention, je ne me rappelle pas l’avoir déjà vu, j’imagine qu’il sommeille ici depuis fort longtemps.  Ma curiosité s’enflamme.  Que vais-je y découvrir ? Je m’agenouille devant et actionne le loquet. Lentement, j’ouvre le couvercle. Sur le dessus une courtepointe brodée de cette inscription :

 « Souvenirs de notre douce Élise 1942-1945 »

Élise a été le premier enfant de nos parents. Malheureusement, elle a été emportée par une pneumonie à l’âge de 3 ans et quelques mois. Nous le savons mais nos parents ont rarement rappelé son souvenir devant nous. Sous mes yeux, la trop courte vie d’une petite fille va se déployer tel un court métrage que je n’ai encore jamais visionné.

Minutieusement, je soulève la couverture. Quelques anciennes poupées dorment aux côtés de quelques jouets en bois sans aucun doute fabriqués par notre père bricoleur. Une boîte cartonnée ficelée d’un ruban rose suscite mon attention. Je la prends et m’assoies sur le plancher en m’appuyant le dos au coffre. Je défais la boucle et le nœud avec précaution, convaincue de violer l’intimité de mes parents. Je soulève le couvercle avec délicatesse, une douce odeur m’envahit, une odeur indescriptible, fabuleuse, les larmes me montent aux yeux au moment où je déplie les feuilles de papier de soie enveloppant une minuscule robe rose en tricot. Je la porte à mes narines et hume cet arôme enivrant, celui d’un poupon que je n’ai pas connu mais qui était ma sœur aînée. Ce vêtement si doux, si odorant malgré toutes ces années écoulées me chavire. Est-ce mon imagination ? J’ai la conviction que j’y décèle également l’odeur maternelle, je conçois facilement toute la douleur que notre mère a dû ressentir. Perdre un enfant, une cruauté que je ne voudrais pour rien au monde vivre. Je reste de longues minutes le nez enfoui dans ce tricot. Telle une immense vague, une forte émotion m’inonde et je pleure à gros sanglots. Je pleure ma mère partie il y a peu de temps, je pleure mon père, ce roc qui a tenu notre famille à bout de bras, je pleure cette sœur jamais connue, je pleure cette maison et tout son contenu, cet immense paquebot sur lequel ma famille et moi avons navigué toutes ces années, bon an mal an sous le soleil ou les tempêtes, je pleure toute la tristesse ressentie de voir partir à la dérive sans promesse de retour cette vie de famille qui a façonné la femme que je suis devenue. Dans son sillage, en route vers l’horizon infini, une traînée d’amour, celle des miens, restera à jamais gravée sur mon cœur.

Je caresse cette petite robe si douce entre mes doigts, je m’y accroche comme à une bouée qui m’empêcherait de sombrer dans la nostalgie de ce qui constitue l’histoire de ma famille. Notre mère, si protectrice avec nous, a dû traverser son existence avec la peur au ventre qu’on lui enlève un autre enfant. Notre père, un homme si attentionné envers la femme qu’il aimait, a sans doute toujours voulu la consoler de cet horrible chagrin. J’hume et m’imprègne de ce parfum inimitable, celui de ma famille.

J’entends des pas et le craquement du vieux bois de l’escalier, on monte me rejoindre. Malgré ma vue brouillée par les larmes, j’aperçois ceux qui me restent et avec qui je partagerai mes découvertes. Comme je les aime.

 

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