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En ouvrant le volet ce matin, je vois qu’un nouveau message est apparu pendant la nuit sur le mur de l’immeuble d’en face.

Sur la peinture rose délavée, sous la fenêtre vermoulue, quelqu’un a pris le temps d’écrire

cogne sur

un flic pas

sur ta femme !

 

Enchâssé entre les deux piliers verticaux en pierre, les lettres se précipitent et se serrent. Peintes à la bombe bleu canard, une couleur à la mode : coquetterie de vandale ?
Le point d’exclamation hésite, se rajoute maladroitement à l’ensemble, pour en souligner, probablement, l’intention comique : soyez rassurés, c’est une blague !
Comme une confidence, le trait en dessous dévoile le soulagement de l’auteur d’avoir pu finir sa besogne sans être dérangé.

Ces quelques mots viennent cogner mon esprit confiné : la sensibilisation à un problème de société justifie-t-elle une méchante incitation à la violence ? Une mauvaise blague peut-elle servir une bonne cause ? Quel degré d’opportunisme se cache sous le vernis de la rébellion à l’ordre établi ?

Les actualités de ces semaines confinées ont contribué à sensibiliser les citoyens aux violences conjugales, fignolant le travail de visibilité entamé par le placardage d’affiches par des groupes féministes.

Ces mêmes citoyens ont par ailleurs de fortes chances d’être devenus -ne serait-ce que pour quelques minutes ou quelques mètres- des hors-la-loi, à l’occasion d’un déplacement lié à l’activité physique par exemple, et à ce titre susceptible d’être amendables par les mêmes forces de l’ordre que mon rebelle de quartier. Ils ont probablement eux aussi développé une sorte de crainte à l’idée de croiser les flics, voire un ressentiment nourri par une verbalisation qu’ils trouveraient peu justifiée.

(Une nuance non négligeable s’impose toutefois. Elle porte sur les montants en jeu : 135 euros pour le non-respect des règles de confinement, 3 750 euros pour un graffiti. Somme qui peut monter à 30 000 euros dans certains cas, notamment si le malheureux vandale, soucieux du respect des règles sanitaires en vigueur, porte un masque, la loi stipulant :
« Les peines sont aggravées si le tag ou le graffiti est commis par une personne dissimulant volontairement son visage »).

L’auteur du graffiti a donc de fortes chances de trouver des lecteurs-citoyens sensibles à son message, enclins à sourire en passant. D’ailleurs nos espaces publics, servant uniquement de lieux de passage dans cette atmosphère couronnée se prêtent à lire avec légèreté les messages qui l’envahissent.

Mais que n’a-t-il pensé à ceux qui sont confinés de l’autre côté de la fenêtre d’en face !

J’aimerai le retrouver. L’inviter pour un café (on en aura bientôt le droit). Lui dire que c’est un peu facile. Que le dérangement méritait mieux qu’un message qui se sert de l’écume de l’actualité. Peut-être entamer un débat sur l’usage de la violence et sa nécessité.

Cette nuit je vais sortir et écrire, sur la peinture rose délavée, sous son message :

Cogne à ma porte,
pas sur un flic.

Tag(s) : #Textes des auteurs
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