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1.

 

C’est un verre à pied en simple verre blanc, celui qui porte bonheur quand on le casse, comme a dit ma tante le jour où elle en a laissé tomber un chez ma mère en l’aidant à la vaisselle. Ma mère n'était pas convaincue.

 

Il est d’un format assez petit : petit pied, rondeur très légère, petite ouverture sur le dessus.

 

Le bord est fin. C’est important.

 

2.

 

Tout est important : le pied pour faire valser le fond de vin qu’on va déguster, le verre fin et parfaitement transparent, pour admirer la robe à la lumière, l’ouverture pas trop grande, exactement à la mesure de la narine qu’on va y introduire pour humer ses parfums.

 

3.

 

Sur son galbe léger, le nom en petites lettres blanches du viticulteur qui l’a offert après la dégustation. Il porte fièrement le logo des vignerons indépendants comme un gage de qualité. De ceux qui disent le nom de l’homme qui fabrique ses fûts à la main, vous expliquent de A à Z comment ils maîtrisent la fermentation malolactique et qui dorment à côté de leurs cuves pour mieux les contrôler aux moments délicats.

 

 

 

4.

Le logo des vignerons indépendants représente un personnage stylisé portant sur son épaule gauche une cuve de vin.

Ce qui ne correspond plus à aucune réalité d’aujourd’hui.

D’autant plus qu’après trois ou quatre générations de viticulteurs de père en fils, ce sont maintenant deux jeunes femmes qui se trouvent à la tête de l’entreprise familiale.

 

 5.

 

Le pied est solide même si le bord supérieur est très fin. Le verre peut aller au lave-vaisselle. Cependant, après l’avoir soigneusement rincé à l’eau claire, on préfère l’essuyer à un torchon propre qu’on vient de sortir de l’armoire et dont on « casse » d’abord un peu la raideur.

 

Avant d’y verser du vin, on hume le verre pour s’assurer qu’aucune odeur étrangère ne viendra interférer avec la dégustation. C’est qu’on prend ces choses-là très au sérieux.

 

6.

 

Sur le galbe du verre, à l’endroit le plus large, il y a de légères stries, dues aux frottements. Car dans le secret de l’armoire, derrière la vitre opaque, les verres se touchent, se frôlent, se caressent, se griffent.

 

7.

 

Depuis leur dernier déménagement, les verres sont bousculés : ils s’entrechoquent à chaque passage d’un poids lourd. Ils émettent de plaintives musiques cristallines. Ils sont pris de soubresauts et manquent tomber de leur étagère.

 

8.

 

Finies les belles dégustations bien orchestrées : les grands crus, les beaux cépages, les années prestigieuses, les gloires du terroir ont été remplacés par la modeste bouteille de supermarché.

 

Plus besoin de faire valser et goûter, le bouchon est remplacé par la capsule à vis métallique.

 

9.

 

Sur la table de travail, dans ce fouillis inextricable de papiers et de livres, juste à droite de l’ordinateur, il y a parfois un verre à pied légèrement galbé. On le remplit peu et on le déguste à petites gorgées espacées, en essayant de bien avoir le goût du vin. Comme le préconise Colette.

 

Si c’est du blanc, on fait en sorte que les rayons du soleil ne viennent pas le réchauffer.

 

Parfois on est tellement pris par le travail qu’on oublie complètement le verre à pied dans lequel le lendemain se trouve toujours un fond de vin.

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