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Raynald – Le carré de soie

Un immense carré de soie rouge semblait flotter au haut de son frêle tronc élancé tel un étendard abîmé d’avoir trop regardé passer les vents de toutes sortes. Elle l’utilisait pour cacher les nombreux plis de son coup vieillissant des regards inopportuns. Il lui servait de foulard de dépannage. De plus en plus souvent, elle trouvait qu’il devenait très difficile de pratiquer l’art millénaire de l‘illusion de la jeunesse. Elle passait d’ailleurs plusieurs minutes de ses interminables soirées à brailler devant le miroir ovale vénitien du hall d’entrée à imaginer toutes sortes de façon de le nouer... Puis, le reste de l’interminable soirée qui n’en finissait plus de s’étirer, elle le gaspillait son temps si précieux devant de vieux souvenirs qui racontait sa vie grouillante d’expériences palpitantes d’autrefois. Elle qui était si émotive ne pouvait s’empêcher de se donner en spectacle lorsque l’occasion lui était offerte. Que pouvait-elle faire d’autres maintenant que sa vieille carcasse était devenue toute gauchie, même que la pauvre peau de son ventre ne cessait malgré elle de se répandre.

D’ailleurs, comme elle le disait parfois elle-même, son grenier mental débordait d’un immense fouillis. Elle mélangeait maintenant les jours de la semaine comme une boule au numéro chanceux que l’on tire au hasard de la vie. Elle, toujours si rangé et surtout toujours avant l’heure, était maintenant toujours en retard à ses nombreux rendez-vous de toutes sortes et laissait tout traîner comme une jeune adolescente trop occupée pour mettre l’ordre autant dans sa vie que dans sa maison. Tout ce qu’elle faisait en sortant encore avec une étrange rapidité d’une pièce était de refermer la porte derrière elle en espérant que personne ne vienne y jeter un coup d’œil. Elle qui dans sa tendre jeunesse adorait la danse et l’art en général, avait su conserver une passion, une véritable prédilection toute particulière pour ceux chéris du dessin, de la peinture et de l’aquarelle, n’avait plus hélas que des larmes amères de regrets à verser à leur rarissime rencontre soi au centre équestre ou au musée d’art moderne de son quartier huppé...

En réalité, ce qu’elle possédait de plus précieux dans sa vie ne pesait presque rien. Ne prenait presque aucune place. Ce qu’elle affectionnait le plus au monde était contenu dans un coffret de bois acajou offert il y a de cela très longtemps par l’homme à la redingote, que l’on voyait partout dans la maison ancestrale dans de magnifiques cadres rustiques. Son défunt de mari indien au regard visionnaire si pointu, était décédé depuis maintenant sept longues et désastreuses années comme elle aimait le raconter à qui voulait bien l’écouter avait développé au cours de nombreuses années une collection surprenante de costumes de scène dont une redingote toute particulière.

À l’intérieur de cette petite boîte si importante à ses yeux de vieille dame, elle y cachait presque ses sept foulards mythiques pour ne pas dire éclectiques. Tous en pure soie des Indes orientales. Ils demeuraient à ses yeux de femmes du grand monde le summum des objets de luxe, véritables simulacres des joies et des plaisirs de ces années de jeunesse hélas si éphémères et maintenant révolu. 

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