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C’était une ferme en ruine, loin de tout, loin du monde et de son agitation, un endroit idéal pour se faire oublier.

Je me suis retrouvé là, avec un sac à dos, en fin d’après-midi et ai pris le temps de vérifier les alentours, on ne sait jamais, elle a beau être en ruine, cela ne veut pas dire qu’elle n’est pas visitée régulièrement.

A priori, cela ne semble pas être le cas, aucune trace de pneu, aucune trace de pas, aucune trace de sabot de cheval, à en croire l’état de la végétation et de la terre craquelée, les dernières pluies remontant à plus d’un mois, l’endroit est parfait pour se planquer.

Mais qu’est-ce que je fais ici ? Comment et quand y suis-je arrivé ? Mais surtout, qui suis-je ? Toutes ces questions tournent sans cesse dans sa tête et restent sans réponse.

Soudain je réalise que, s’il n’y a aucune autre trace, les miennes seront visibles comme le nez au milieu de la figure, je sens donc la nécessité de les effacer depuis le dernier croisement à un demi-kilomètre de là. Pourquoi ? Je ne saurais le dire.

Me rappelant les conseils d’un vieil Indien, j’arrache une touffe de buisson sec, me dirige vers le croisement avec la route et entreprends de les balayer en marche arrière.

Ceci étant fait, je rentre me mettre à l’abri des regards et fouille la pièce principale à la recherche d’un indice qui pourrait l’aider à retrouver la mémoire.

Les lieux me semblent familiers et pourtant j’ai beau me creuser la cervelle, je ne reconnais rien et je ne me souviens de rien. Tout semble en ordre, comme si les habitants avaient quitté les lieux récemment.

Mon regard tombe sur un vieux carnet de notes, glissé sous le canapé défoncé qui trône au centre de la pièce et j’en conclus que ce doit être le salon.

Je m’affale dans le divan miteux et feuillette, par pure curiosité, le carnet aux pages jaunis.

Au début une adresse : 166, chemin des oliviers, quelques pages plus loin, je découvre, écrit au crayon d’une main mal assurée, une phrase énigmatique ;

" Appréhender ce que cachent les grands mouvements sociaux est difficile, seul l’homme juste saura les interpréter." Signé "Le Faucon" 18 mai 2083

Qui est ce Faucon ? Quel est le sens caché de cette phrase ? Je sais par expérience qu’il ne faut jamais s’arrêter à la première lecture, mais y a-t-il un sens caché ? Est-ce une sorte de message codé qu’utilisaient les anciens durant la guerre ? Eux seuls en connaissaient les clés, mais ils ne sont plus là, je suis seul et ne sais même pas qui je suis, alors comment pourrais-je déchiffrer ce message ?

Après une longue réflexion, je me lève et me penche à la fenêtre, la campagne respire paisiblement après une dure journée, brûlée par le soleil. Le dérèglement climatique provoqué par les bombardements acharnés et incessants des derniers mois a fini par chasser les habitants de cette zone.

Rêveur, je revois, dans mon souvenir, une cour de ferme, des poules, un chien, les prairies verdoyantes, ce temps-là sont si loin maintenant, je sens bien que quelque chose est en train de mourir en moi.

La pénombre se glisse furtivement, celui qui a écrit cette phrase énigmatique a dû se réfugier dans les montagnes, c’est bien connu, les vagabonds ont coutume de se fondre dans le décor ;

En me dirigeant vers le vieux vaisselier, bouffé par les termites, je remarque un récepteur à ondes courtes, certainement abandonné par les derniers occupants, quoique non couvert de poussière, contrairement au meuble, curieux ?

À tout hasard j’actionne l’interrupteur d’allumage ; Instinctivement je mets la fréquence 3 860 kHz, pourquoi ce chiffre ? Je n’en ai aucune idée.

Miracle ! Un grésillement se fait entendre, je le reconnais, c’est un bon vieux modèle TransFair, celui-ci doit dater d’au moins cinquante ans, il fonctionne grâce à sa petite batterie chargée à l’énergie solaire, ses composants doivent chauffer avant d’être opérationnel, comme il faut compter trois bonnes minutes avant de pouvoir l’utiliser, j’en profite pour m’affaler dans un vieux fauteuil dont les tissus sont encore en bon état malgré le temps et j’entreprends de fouiller mes poches à la recherche d’un nouvel indice.

Dans celle de droite j’en sors un vieux dé à coudre en argent, sur lequel sont gravées deux lettres, peut-être est-ce des initiales ? Les miennes ? Mais pourquoi sur un dé à coudre, je ne me rappelle pas être capable de faire de la couture et pourquoi me promener avec un tel objet dans ma poche ?

Je me souviens que j’avais un sac à dos en arrivant, je me lève d’un bond, le saisis et vide le contenu sur le plancher, une veste en cuir usée aux coudes, une bouteille d’eau à moitié pleine, une carte de la région en très mauvais état, un couteau aux multiples fonctions, une barre nutritive, un petit nécessaire à couture, une mini-trousse de premiers soins, c’est tout… Visiblement les affaires d’un vagabond, voilà ce que je suis, un vulgaire vagabond sans nom ???

Décidément, plus le temps passe, plus les questions s’empilent les unes sur les autres mais toujours sans réponse.

Il me faut absolument y réfléchir, les minutes passent, je me lève, arpente la pièce à grands pas puis me décide à aller inspecter le sous-sol, avant de descendre, je monte le volume de la radio au cas où il y aurait un appel, qui sait peut-être que quelqu’un quelque part me connaît et cherchera à me joindre.

Je me dis qu’il faut garder la tête froide et rejeter au loin mes émotions. Je suis en vie, en bonne santé, c’est ce qui compte, la colère, la peur ou la panique sont très mauvaises conseillères.

Je dois raisonner et tirer parti d’une situation a priori défavorable en la retournant à mon avantage, les lieux étant déserts, donc non fréquentés, je ne peux donc compter que sur moi-même pour sortir de cet imbroglio mais au moins ici je semble être en sûreté.

Il me faut trouver de la nourriture et de l’eau, survie oblige, cette demeure doit bien receler quelques trésors, il suffit de les dénicher en faisant travailler ses méninges.

Un vague souvenir refait surface, celui d’une personne, proche, qui aurait aménagé un abri sous terrain dans une grange, au vu et au su de tous ; je me souviens de l’avoir surpris un soir alors qu’il en remontait et ce dernier m’aurait fait promettre de ne jamais le dire à qui que ce soit, cela devait rester un secret entre nous.

La trappe d’accès, recouverte de terre, cachée sous la paille, près du box pour cheval, était invisible.

Qui aurait pu imaginer qu’en dessous se trouver un local confortable, aéré, doté d’une réserve d’eau potable et remplit de produits de première nécessité, donnant la possibilité à son occupant de tenir plusieurs années ?

J’en conclus que cette personne, quelle qu’elle soit ne devait pas être la seule à y avoir pensé et cette bâtisse en avait peut-être un, caché quelque part, je me mets alors en devoir de le découvrir. Mais comment s’appelait cette personne ? Quel lien avais-je avec ?

Je repense à la phrase dans le carnet de notes, celui qui l’a écrit a dû quitter les lieux et se mettre au vert lors de la grande répression… À moins qu’il ne soit encore présent… quelque part… dans un abri.

Je rejette l’idée, étant donné que je n’ai vu aucune trace… à moins qu’il ne soit aussi prudent que moi… dans ce cas il me faut impérativement le découvrir et redoubler de prudence.

Je remonte au salon, ferme la radio afin de faire croire que je quitte la maison, ramasse le sac à dos puis cherche un endroit pour me cacher et attendre.

C’est alors que je la vois, cette petite plaque métallique, ronde avec ses fentes horizontales, semblable a celle que cette personne avait installée, c’est sûr, elle doit passer inaperçu aux yeux de quiconque n’a aucune idée de la présence d’un tel abri.

Je m’en approche avec moult précautions et y pose mon oreille, retiens ma respiration et écoute les yeux fermés.

Je sens un souffle chaud, léger, à peine perceptible mais bien présent, aucun bruit, soit l’abri est vide, soit là où les personnes présentes doivent elles aussi retenir leur souffle, sont-elles hostiles ? Craintives ?

Il ne me reste qu’à attendre, la nuit venue ils finiront bien par sortir. Personne ne peut rester éternellement enfermé, sans voir le ciel, en sachant qu’il est à portée de main et peut-être pourront-ils m’apporter les réponses sur mon identité et ma venue en ce monde.

L’attente est longue, tellement longue que je m’endors doucement comme un bébé, calé entre le fauteuil et le vieux vaisselier.

Lorsqu’un bruit de raclement me fait sursauter, en ouvrant les yeux je constate qu’il fait jour, quelqu’un serait-il sorti de sa cachette ?

Doucement et sans un bruit, tel un chat guettant sa proie, je me déplace avec une extrême lenteur jusqu’à la fenêtre, je tombe nez à nez avec un vulgaire pigeon, celui-ci nullement effrayé, semble même être familier, il se dirige vers moi en dandinant et en roucoulant.

Pris d’un doute, j’ouvre à nouveau le carnet de notes et cherche l’intérieur d’autres indices, lorsque je tombe sur cette page :

« Lorsque tu liras ces lignes, si tu ne te souviens plus que c’est toi qui les as écrits, c’est que tu commences à perdre la mémoire à cause des retombées radioactives et chimiques qui traînent au-dessus de ta tête, garde ce carnet près de toi, c’est le seul lien qui subsiste de ton passé, tu es vraisemblablement un des derniers survivants, maintenant regarde à la dernière page, tu y trouveras les fréquences radio qui te permettront, peut-être, de retrouver les tiens, s’il en reste… Bonne chance.. Tu as tout ce qu’il faut dans l’abri »

Signé « Le Faucon »

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