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Marc avait la démarche mécanique du type ivre dès le petit matin, tout au moins en avait-il l’apparence. Il zigzaguait tellement sur le trottoir pourtant aidé de sa canne que l’on pouvait être en mesure de se demander comment il avait fait pour ne pas trébucher contre un lampadaire ou quelque bouche d’incendie pouvant être sur son chemin. Sa maison se trouvait au quatorze, impasse de la pompe. Pour y parvenir, il devait emprunter une petite ruelle minable bordée d’un côté de baraquements en bois passablement délabrés et de l’autre d’une haie de broussaille d’où pendait, à l’été finissant, des mûres odorantes et goûteuses en grande quantités.

Sa maison était au bout de ce chemin dans une sorte d’anfractuosité entre deux autres demeures anciennes. L’apparence extérieure n’avait rien d’exceptionnelle, c’était une banale maison en brique, une fenêtre de chaque côté de la porte principale.

Il n’avait toujours pas pris de repère pour trouver la clé qui précisément pouvait ouvrir sa porte d’entrée et cela l’énervait au plus haut point, mais il devrait s’y faire.

Une fois rentré chez lui, il alla s’affaler dans son canapé où il ne tarda pas à sombrer dans le sommeil. Il n’avait plus que cela à faire. Pourtant avant, la lecture était son passe-temps favori et l’ampleur de sa bibliothèque en était témoin. Elle garnissait tous les murs du sol au plafond. Le moindre recoin comme l’espace sous le bas des fenêtres, jusqu’au sol était occupé. Si bien qu’ouvrir ou fermer les persiennes devenait laborieux. La quantité de livres ne pouvait laisser de marbre ceux qui étaient amenés à entrer chez lui et qui avaient pareille passion.

C’était le cas de Philippe, un gamin du coin gentil et très calme bien le contraire de son frère qui n’aimait qu’être entouré d’une cohorte de morveux de son âge pour chahuter dans le quartier. Pour Philippe c’était autre chose…ouvrir un livre le faisait rayonner, il en avait des sortes de flammèches de joie dans les yeux, à l’idée d’en feuilleter les pages.

Ce mercredi après-midi-là, comme toutes les semaines, il n’avait pas classe et c’était devenu une habitude pour lui de venir tenir compagnie à Marc. Il avait frappé doucement à la porte, car il savait qu’en début d’après-midi son hôte faisait sa sieste. Une fois entré, il se dirigea vers l’endroit où la fois précédente il avait déposé l’ouvrage, objet de la dernière lecture. Il l’ouvrit à l’aide du sempiternel petit ruban rouge qui lui servait de marque-page. Il commença la lecture en ânonnant comme souvent cela lui arrivait, avant de se reprendre et de donner les bonnes intonations aux bons endroits. Philippe avait d’ailleurs songé avant d’arriver chez Marc de faire des vocalises comme le font toujours les choristes, pour se mettre en voix. Cela faisait bondir Marc, qui à ce moment lui donnait un petit coup de sa canne blanche d’aveugle sur les jambes. Aujourd’hui, le petit coup de canne habituel ne vint pas. Il en fut tellement surpris qu’il regardât dans la direction de Marc et referma le livre. Il semblait dormir. Philippe ne l’avait jamais vu s’assoupir lors d’une de ses lectures. Alors, il s’approcha, se pencha vers lui, lui toucha l’épaule et au contraire de le réveiller, le fit s’effondrer doucement sur le côté du canapé… sans vie.

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