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C’est une histoire de tout et de rien. Des petits bouts de tout, des tout petits bouts de rien. Une histoire de rien, une histoire de tout. Une histoire. Qui ne rime à rien. Qui rime à tout. Une histoire, c’est tout, c’est rien. Juste la vie. Des tout petits bouts qui vous poussent loin. Des tout petits riens qui réchauffent votre cœur.

Je suis ce clown égaré, qui joue quelques notes tous les jours sur le piano à queue mis à la disposition des voyageurs dans la gare de Marseille. Quelques notes pour réchauffer le cœur de tous ces visages hagards qui errent d’un quai à l’autre à la poursuite d’un chemin improbable. Je suis une pause dans leur mouvement. Je joue et je m’évade avec eux. Des tout petits bouts de notes. S’échappent, s’évaporent, s’envolent et détournent les cerveaux de leur itinéraire initial. Je chante un peu aussi. Quelques mots. Des mots qui voguent dans mon esprit, que j’attrape au vol, que je ne maitrise pas. J’ai dû garder mon costume d’apparat parce que je me sens nue sans lui. Je ne sais plus vivre sans lui. Qui suis-je, en fait ?

Je m’appelle Suzy. J’ai passé vingt ans dans un cirque à faire le clown. Entre autres. A faire rire. A faire pleurer. A me ridiculiser. J’étais payée au nombre de larmes ou de sourires que je décrochais. Et puis je me suis perdue dans le regard des autres, des adultes ou des enfants. Chaque spectacle était différent. Je devais rapidement et en temps réel analyser le comportement et la psychologie des enfants afin de pouvoir interagir immédiatement avec eux. J’aimais ça. C’était enrichissant pour eux comme pour moi. Et mes patrons admiraient cette faculté que j’avais d’observer, d’analyser et de faire en sorte que le spectacle se passe au mieux. Ils acceptaient bien volontiers tous mes écarts par rapport au programme. C’est là qu’ils ont eu l’idée de me présenter au dompteur du cirque qui rencontrait depuis quelques semaines des difficultés à se faire respecter par ses lions. Alors de fil en aiguille je suis devenue comportementaliste animalier au sein du cirque. Ca a duré un temps. Et puis je me suis perdue aussi. Dans les rugissements. Dans la fourrure fauve. J’ai perdu des morceaux de moi, des tout petits morceaux de rien. Des morceaux de tout.

Et puis il y a eu cette enfant. Un tout petit bout d’enfant. Pas plus haut que trois pommes. Au visage gris et poussiéreux. Profond... Un vieux pantalon côtelé couleur chocolat, un pull bleu trop grand pour elle, aux manches trouées.  A la fin d’un spectacle, elle est venue dans ma loge, seule. Elle m’a dit « j’aime ce que tu fais, tu m’as fait rire, tu m’as fait pleurer, tu as des mots doux et gentils mais tu devrais le faire pour tout le monde dans la rue parce que tout le monde ne peut pas aller au cirque. Et après les gens dans la rue, ils se sentiraient super bien ! ».

C’est comme ça que je suis partie du cirque. Un soir après le spectacle j’ai emporté trois fois rien, mon costume de clown et mon âme pour seuls bagages. Mon courage aussi. Et je me suis rendue là où il me semblait possible de côtoyer le plus de personnes et de croiser le maximum de regards. Des regards las et distraits aux croyances et aux superstitions perdues depuis longtemps. Dans une gare. Là où l’on emporte les mots qu’on n’a pas pu dire. Là où l’on voudrait que quelqu’un les reçoive. Les enrobe, les écoute. Avec une toute petite musique de fond. La gare de la douleur, des adieux, des bonheurs et des retrouvailles. Et l’odeur particulière de son édifice en fer où se fondent d’étranges silhouettes fantomatiques.

Et puis un soir de Noël, alors que mes doigts s’agitaient sur le piano de la gare de Saint-Charles, bordée de belles lignes architecturales, je l’ai aperçue. Toute frêle. Une toute petite fille de rien du tout tenant dans sa main droite un joli petit bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. Un petit bout de vie qui faisait, de la main gauche, l’aumône aux passants. Nos regards se sont croisés. Son visage s’est illuminé. Elle m’a décroché son plus beau sourire et son visage soudain m’est apparu aussi étincelant qu’une aurore boréale. Au milieu de tous ces voyageurs nous étions seuls. Seuls mais heureux. Nous n’étions qu’un petit bout de rien mais un tout petit bout de tout. Une pause dans nos vies. Un moment suspendu. Elle s’est approchée de moi, m’a pris par l’épaule et m’a susurrée ces petits bouts de mots à l’oreille :« Peut-être que nos mots sont la seule terre où on peut s’établir ». Là, j’ai eu une envie folle de me poser et depuis, ce dicton bien en tête, je continue à jouer, à chanter et à faire le clown. Pour elle, pour ce petit bout de rien du tout qui m’a tout apporté.

Tag(s) : #Textes des auteurs
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