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Il posa son pied sur le quai de la gare Saint-Charles. La valise à ses pieds il enfila son manteau pour se protéger du Mistral qui soufflait en rafales dans les grands couloirs de la gare.

« Voilà qui est fait »

D’un pas rapide il se dirigea vers le parvis où là, respirant à pleins poumons les senteurs de la Provence, il alluma une cigarette.

Il s’accouda au parapet et contempla « la Bonne Mère », Notre Dame de la Garde, resplendissante sous un ciel lumineusement doré de ce soir de Décembre. A ses pieds s’étendait Marseille qui s’ornait de ses plus beaux apparats au fur et à mesure que la nuit tombait. Il distingua quelques guirlandes lumineuses en forme de houx ou de pères noëls, des feux de voitures de gens pressés de rentrer passer Noël en famille et qui formaient comme un serpent lumineux dans toutes les rues de la cité phocéenne.

Lui aussi rentrait chez lui. Il attendait sa correspondance pour Toulon, mais il avait bien le temps, une heure devant lui.

Il regarda autour de lui. A quelques pas, un chiot se tortillait autour de sa laisse et refusait d’avancer malgré l’insistance de son maître qui perdant patience se mit à tirer sur son collier.

« Ce n’est pas en lui tirant sur la laisse qu’il se fera obéir » pensa t’il.

Son métier de comportementaliste animalier refaisait surface. Mais ce n’était ce soir qu’il allait travailler. Ecrasant son mégot dans le cendrier, il laissa le malheureux chiot aux mains de son idiot de maître et il rentra dans la gare en cherchant un café. Des canapés aux coussins rouges bien moelleux l’appelaient du regard. Il s’y installa. Une serveuse s’avança presque tout de suite. Sur sa plaque il put y lire son prénom « Suzy ». Il commanda un grand café rallongé tout en se disant qu’il n’aurait de rallongé que le nom. Mais tant pis son besoin de caféine était trop pressant.

Enfin seul il continua à regarder l’animation de la gare autour de lui. Un son de piano arrivait jusqu’à lui. Depuis que la SNCF avait installé des pianos dans ses gares, il n’était pas rare d’entendre des gens en jouer. Bonne idée si le pianiste savait en jouer, dramatique si le pianiste était un apprenti. La serveuse lui apporta son café qu’il lui paya tout de suite pour ne plus être dérangé dans ses rêveries. Il en but une gorgée et grimaça.

« Infect »

Pour faire passer le gout il prit le carré de chocolat posé sur la soucoupe et reprit sa rêverie.

Un enfant détacha sa main de celle de sa mère. Il avança, le pas hésitant, vers un chien. Il plongea sa main dans l’épaisse fourrure et commença à le caresser doucement, un sourire errant sur ses lèvres. Sa mère, ne sentant plus son enfant près d’elle, commença à le chercher, un début de panique au fond des yeux. Elle le vit près du chien, se précipita vers lui et le souleva dans ses bras. Le petit blondinet, contrarié dans ses plans d’évasion, se mit à pleurer.

« Trop tôt, petit, la liberté se sera pour plus tard ».

Une couleur rouge attira son regard. Un clown à la perruque rouge flamboyante, s’approcha de l’enfant. Celui-ci, surpris, le regarda les lèvres tremblantes. Le clown sortit une fleur jaune de son sac et la respira. Un jet d’eau en sortit et son visage en fut tout aspergé. Le clown mécontent se secoua la tête et ses cheveux rouges tournèrent dans tous les sens. L’enfant le regarda, les yeux écarquillés, la bouche ouverte. Le clown, offusqué, tapa la fleur et la jeta à terre pour sauter à pieds joints dessus. Un autre jet d’eau en sorti, et il se retrouva de nouveau trempé. L’enfant rigola, laissant apparaître une dent de lait. Le clown s’écarta de la fleur et s’essuya le visage avec un grand mouchoirs à carreaux bleus et blancs bordé d’un liseré doré. Il en ressorti avec le maquillage ruiné mais content d’avoir fait rire son public. Il salua jusqu’à terre, ce qui renouvela le rire de l’enfant, souleva son chapeau vert et s’éloigna le plus dignement du monde du petit garçon qui le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse.

Il avala le reste de son café refroidi, repris sa valise et se leva pour retourner sur le parvis. La nuit était complètement tombée et le Mistral s’était apaisé. Il prit une bouffée d’air frais et alluma une cigarette. Une nostalgie soudaine lui étreignit le cœur. Il se remémorait les Noëls de son enfance, les bougies, la crèche familiale, le repas, les rires de la famille rassemblée, les voix chantantes de la « Pastourale » lors des veillées catholiques avant la grande messe de Noël, le chant du vent dans les pins.

« J’espère qu’il n’y aura pas trop de vent » se dit-il car comme le dit le dicton : « Vent qui souffle à la sortie de la messe de minuit, dominera l’an qui suit ». Il sourit à ses propres superstitions mais se dit que l’on ne renie pas d’où l’on vient.

Il éteignit sa cigarette, et marcha d’un pas rapide vers les quais où son TER était annoncé. En marchant il croisa un SDF qui faisait la manche. Il s’arrêta et sorti de sa poche le pourboire qu’il n’avait pas donné à la serveuse et le fit tomber dans le gobelet aux pieds du malheureux. Il lui sourit.

« Qui a dit déjà : « peut-être que les mots sont la seule terre où l’on peut s’établir » ?

Je ne sais plus, mais aux mots je préfère les actes »

Et il monta dans le TER.

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