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Je me souviens d’un Noël lointain, dans la brume d’un ancien souvenir de fête, de ceux qu’on voudrait serrer dans ses bras le plus longtemps possible, parce qu’ils sont doux à l’esprit et chauds au cœur, même si tous les détails nous échappent un peu à présent. C’était chez ma tante Anna, de celles qu’on ne voit qu’une fois tous les 5 ans, parce Marseille, c’est loin et que ma tante Anna n’est pas la préférée de mon père. Anna m’aimait bien, parce que j’étais petite et que j’étais la seule de la famille à ne pas oser lui tenir tête.  Les méridionaux ont le sang chaud parfois, mais moi, j’étais juste fascinée par ses grands yeux noirs et ses cheveux bouclés qui lui tombaient jusqu’au bas du dos. Moi qui étais petite, blonde, avec des cheveux raides comme la justice, je l’enviais et aurait voulu lui ressembler. Au moment du dessert, elle m’a regardée et m’a dit : allez, Suzy, joue  nous un petit morceau de piano. Celui que tu veux ! J’ai piqué mon fard habituel, je n’aime pas jouer en public et surtout pas devant ma mère qui me fusille de son regard, tant que je n’ai pas dit oui. J’ai joué : dans le houx frais du chaud mois d’août, c’est son lied préféré et c’est celui que je connais le mieux. Pour me récompenser, elle m’a donné une tablette de chocolat et m’a gratifiée d’un sourire si charmeur que mon cœur a fondu dans mon corps comme neige au soleil.

On a sonné à la porte, Anna a dit : je vous ai réservé une surprise ! Et nous avons vu entrer une espèce de grand échalas de 2 mètres de haut avec un nez rouge, une tenue d’apparat et un chapeau pointu sur la tête. C’est pour les enfants, a-t-elle ajouté. Et le voilà qui nous a gratifié d’un tas de clowneries, d’acrobaties et de mimes de toutes sortes. Mes cousins riaient de bon cœur, lui, il   gonflait des ballons qui prenaient des formes étranges : des chats, des chiens, des oiseaux, des éléphants naissaient sous ses doigts habiles. Papa lui a demandé son secret, il a dit : ce n’est pas difficile pour moi qui suis, dans la vie, comportementaliste animalier. Vous voyez, ils m’obéissent au doigt et à l’œil. Et il est parti d’un grand éclat de rire. Mon petit cousin a dit, en regardant l’ours-ballon : il est bien, mais il lui manque la fourrure ! Le clown a répondu : souviens-toi du dicton : jeux de ballons, jeux d’imagination . J’ai vu qu’il n’avait rien compris, mais ce n’était pas grave. Maman a dit, ce sont des bêtises de croire à toutes ces superstitions. Maman a le don de casser l’ambiance chaque fois que l’on s’amuse.

Au dessert, Anna, qui est poète à ses heures, a voulu nous lire l’un de ses poèmes. J’adore quand ma tante lit, elle a une voix douce et chaude, juste l’inverse de celle de maman. Papa a dit : c’est une bonne idée. Maman a levé les yeux au ciel, selon son habitude... Mes cousins sont partis jouer dans la chambre et ma tante Yvette est allée border la petite dernière qui n’avait que 2 ans à l’époque.

Peut-être que nos mots sont la seule

Terre où l’on peut s’établir ?

Écrire, c'est se tenir à côté de ce qui se tait

A force de toujours emporter son corps

avec soi à tout instant, de le tirer vers

le dedans : pourra-t-on demeurer un jour

dans ses gestes ?

 

Si tu es porté vers ce qui n’est pas toi,

c’est pour être augmenté de tout ce qu’il

te faut perdre...(1)

 

Je n’ai pas compris grand ’chose à ce qu’elle a dit, mais j’ai trouvé cela très très beau ! Je me suis dit au fond de moi : Plus tard, c’est juré, je serai poète !

Ensuite, le clown est reparti, les femmes ont débarrassé la table et les hommes ont entamé une partie de tarot. On entendait au loin les cloches de la basilique, il ne devait pas être loin de minuit.

 

  1. Jean-Louis Giovannoni , extrait de Pas japonais

 

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