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Enfin. Enfin ! Cette année, sa femme n’était plus là pour l’interdire de se rendre à l’Eroica. Il pouvait enfin embrasser sa passion pour les objets vintage, tels que ses cinq vélos, dont un avait appartenu à son père, mais aussi toute une « collection de gamin », comme l’appelait Janine. Sa pièce maîtresse était la guitare magique de Frankie Presto. « Mais pourquoi diable as-tu dépensé un mois de salaire dans cette guitare, tu es incapable de jouer quoique ce soit ! »

Janine, il l’avait rencontrée quarante-trois ans auparavant, lorsqu’il n’était qu’un gamin, justement. Il devait bien se l’avouer, leur rencontre avait été digne d’un film romantique. A vingt-deux ans, il gagnait sa vie en tant que matelot sur le voilier d’un richissime américain, et parcourait ainsi le monde. Un jour, alors qu’il nettoyait le pont, amarré port de Nantes, il entendit un cri, suivi d’un « plouf ». Lorsqu’il arriva au bout du voilier, il la vit. Elle était là, au fond de l’eau. Ses grands yeux bleus le regardaient d’un air bizarrement calme, ses longs cheveux blonds défaits formaient un halo tout autour de son visage, qui semblait éclairé d’une lumière surnaturelle. « C’est une sirène, un ange de la mer ! », pensa-t-il en sautant pour secourir la belle. Et quand ils furent sur la rive, et qu’elle s’excusait pour sa maladresse qui l’avait poussée à tomber dans le port de Nantes alors qu’elle ne savait pas nager, il s’est senti envahi d’une certitude absolue : « J’épouserai cette femme ».

Les premières années furent idylliques. Il l’appelait « la petite sirène », et elle « le grand marin ». Il avait très vite quitté la vie nautique pour être à ses côtés. Soucieux de procurer un avenir confortable à la belle de son cœur, il s’était lancé dans la finance, et s’était dégoté un emploi très modeste dans une banque. Ils passaient de longues soirées à parler de leurs vies, leurs rêves, et leur avenir. Il adorait l’écouter parler de ses projets, plus loufoques les uns que les autres. Elle rêvait de voyage et d’aventure. Elle lui disait en riant : « Viens, partons loin, allons visiter le monde ! On pourrait aller en Chine ! Tu travaillerais dans les rizières, et moi je serais… cueilleuse de thé ! Ou encore mieux, allons découvrir l’Inde ! Au service d’un Maharadja, je pourrais être la cuisinière et toi… le jardinier ! » Et alors ils s’inventaient une autre vie, une vie digne d’un roman à l’eau de rose, dans un autre lieu, dans un autre temps. Dans ces moments-là, il sentait son cœur prêt à exploser tant il aimait cette femme et ses fantaisies. Il avait alors pensé que ce bonheur durerait pour toujours.

Et puis, les années passant, sans qu’il ne s’en rende compte au début, les beaux discours de sa femme sur leurs possibles aventures ont disparu, laissant place à un nombre croissant de reproches. Elle qui était si douce et rêveuse dans sa jeunesse, elle lui semblait devenir de plus en plus jalouse – évidemment, l’histoire de la fille du train qu’il avait rencontré en allant à un séminaire à Paris n’avait rien arrangé - aigrie, à vouloir tout le temps le contrôler et toujours à l’affût du moindre reproche qu’elle pourrait lui faire. Et l’argent ! Il ne pouvait absolument rien dépenser sans qu’elle ait quelque chose à y redire – « tu sais bien que les enfants préfèrent l’autre marque », « cette chemise ne te va pas du tout, du tout… que vont dire tes collègues à la banque ? » et surtout « encore une cochonnerie qui ne sert à rien qui va finir entassée dans le garage ?! ». Et chaque année : « Tu ne vas quand-même pas abandonner ta famille pour aller à une réunion débile d’attardés qui roule sur des vélos plus vieux qu’eux ? Et puis d’abord, c’est quoi ce nom-là, Eroica, on dirait le nom d’un club échangiste ! »

Lui qui avait pensé qu’ils étaient bénis lorsqu’ils s’étaient rencontrés, il était maintenant convaincu qu’ils étaient maudits. Condamnés pour quelque péché qu’ils auraient commis dans leur jeunesse ou encore une vie antérieure. Condamnés à rester ensemble pour l’éternité, à chaque jour vicieusement pourrir la vie de l’autre. Ses amis, tous divorcés depuis de nombreuses années, se moquaient de lui : « Tu es quand-même le dernier des nôtres à t’emmerder avec une bonne femme ! ». Le divorce, c’était tentant. Mais non. Il ne lui donnerait certainement pas la satisfaction de repartir avec la moitié de ses biens, de ses économies, résultats d’une vie morne à travailler très dur dans un environnement qu’il détestait. Et chaque fois qu’il pensait au divorce, chaque fois qu’il arrivait à cette conclusion, il était pris d’un vertige, de nausées. Il n’avait que cinquante-sept ans, et elle cinquante-trois. Encore quoi, vingt ans, vingt-cinq ans à vivre ainsi ? L’idée le révulsait tellement qu’il croyait à chaque fois devenir fou.

Cette année, il avait enfin pris une décision. Les choses allaient changer. Pour leur quarantième anniversaire de mariage, il avait réservé un bateau et emmener sa femme pour une croisière dans l’océan Atlantique, rien que tous les deux. Un programme de rêve : partir de Nantes, clin d’œil à leur première rencontre, longé la côte française, espagnole et portugaise avant de partir pour Madère, l’île aux fleurs que sa femme avait toujours rêvé de visiter.

Sa femme avait été très surprise, méfiante même lorsqu’il lui avait soumis l’idée. Et malgré les milliers de détails qu’elle s’était empressée de critiquer, ils étaient partis un beau matin de mai en direction de Nantes. Petit à petit, elle s’était détendue, était devenue plus agréable, et lorsqu’un soir elle lui avait confié « Tu te souviens, lorsqu’on rêvait d’aller en Inde, en Chine, en Amérique du Sud… et qu’on s’inventait toutes ces aventures ? Eh bien, je me disais, quand tu seras à la retraite, nous pourrions enfin peut-être réaliser nos rêves de voyage. J’ai hâte de pouvoir échapper à notre quotidien, toi et moi », il avait même hésité à changer ses plans.

Un soir, après avoir diné au port de Porto, ils avaient décidé de s’attarder à un bar qui servait du bon Porto, ce vin qu’il avait toujours particulièrement apprécié. L’alcool aidant, ils se mirent à parler de leurs rêves, de ce qu’ils voulaient chacun faire avant la fin de leur vie. Après avoir écouté sa femme parler de voyages, de bénévolat, et d’apprendre de nouvelles choses telles que la poterie, il s’était confié à son tour. « Tu sais que j’ai toujours rêvé de participer à l’Eroica. Putain, c’est vraiment quelque chose que je dois faire avant de finir six pieds sous terre ! ». Après un instant de silence, il avait ajouté « Merde, qu’est-ce qu’on attend pour réaliser tous nos projets ? Je vais y aller cet automne, hors de question que j’attende encore ! ». Et sa femme éclata de rire. Prise d’un véritable fou rire, il se passa plusieurs minutes avant qu’elle puisse, séchant ses larmes, prononcer ces quelques mots qui allaient sceller son destin : « C’est ça, ton rêve absolu ? C’est ça, que tu ne peux pas attendre ? Participer à cette course débile au milieu de puceaux qui vivent encore chez leur mère et qui collectionnent des vélos tous pourris ? Oh pardon, des vélos vintage ? ».

 

Quelques jours plus tard, entre le Portugal et Madère, sa femme eut un « accident ». Malgré leur rencontre, la conne n’avait jamais appris à nager. Au fond de l’eau il l’avait rencontré, au fond de l’eau il la quitterait.

Après des heures éprouvantes au commissariat de Funchal, après avoir expliqué qu’il s’était réveillé un matin et que découvrant que sa femme n’était ni dans la cabine, ni sur le pont, il avait compris avec horreur qu’elle avait dû tomber à l’eau alors qu’elle ne savait pas nager, il pouvait enfin se détendre. Assis à la terrasse d’un bar, sirotant un Madère 30 ans d’âge, un vintage n’est-ce pas, il se répétait : « Enfin. Enfin cette année je vais aller à l’Eroica ! Je suis libéré, Janine ! » Et lorsqu’il leva son verre en toast à sa femme gisant maintenant au fond de l’océan, il entendit un éclat de rire. Sursautant, il regarda nerveusement tout autour de lui. Non, il devait s’agir de son imagination. Mais alors qu’il commençait à se détendre de nouveau, il l’entendit de nouveau, le rire de Janine.

Alors il comprit. Elle ne le quitterait jamais. Il ne la verrait plus jamais, mais il l’entendrait toujours. Elle serait toujours là, à se moquer de lui, de ses passions, de son être fondamental. La voix cachée, en lui, pour l’éternité.

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