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La fille du train n’avait rien vu passer, perdue dans ses pensées, les larmes sur les mains ; elle venait de loin et partait encore plus loin, elle voulait tout oublier, tout recommencer : une page blanche…pour cela le train est idéal, il traverse, sans bouleverser, ne laisse aucune chance à l’attachement ; elle s’était dit qu’elle ne répondrait à quiconque et négligeait le jeune homme à moustache, comme l’autre costard cravate et sa valise qui prenait toute la place, ou  mieux la dame rose et ronde, toute en gâteaux qui la submergeait de sourires mielleux : celle-là devait être cuisinière.

Non la fille du train, voulait oublier, enfiler les perles vides du temps, absorber un vent inconnu, naître peut-être. A la troisième station, des accords parvinrent jusqu’à son siège malgré la fenêtre fermée, un deux, trois accords ; de blanc son visage devint rosé, tremblant. Non non ce ne pouvait être la guitare magique de Frankie Pesto : six ans, quelle avait claqué violemment la porte de son studio, abandonnée ses dvd, cd, livres, fuyant avec un sac de sport, deux teeshirts et un cahier.

Non non ce ne pouvait la guitare magique, même si les notes la troublaient, même si déjà ses mains tremblaient. Son frère lui avait bien dit, lentement, comme on mâche un secret venu du plus loin des temps, comme on lègue son règne et sa postérité :  tu dois rejoindre une plage lisse, un horizon neutre, oublier les maudits souvenirs. La fille du train se souvient encore de son regard noir, profond planté dans le sien ; elle ne pouvait s’en détacher et en conservait encore toute la dureté et la justesse. Elle n’était que petite fille et savait pourtant deviner la voix cachée du temps ou du danger.

Non ce n’était définitivement pas les mêmes notes : elle releva les yeux des ses mains croisées et se concentra sur le bruit de la moustache, le froissement des sourires de la dame en rose, les pages que l’on tournait plus loin, lentement.

Elle se retourna machinalement, attirée par ce son tellement quotidien et soyeux : un troisième homme, plus grand (mais d’où sortait-il ? elle ne l’avait pas vu entrer), aux paumes larges et striées caressait chaque mot, d’un ouvrage étrangement petit pour lui. Elle se pencha discrètement, épela chaque lettre du titre « E.R.O.I.C.A ». Les mots sur les pages semblaient danser, à moins que ce ne soient des vers, un recueil de poèmes ? Comment ce livre dans ces mains, dans ce wagon, abandonné à cet homme immense et presque rude ? Lui ne voyait rien d’autre que les pages qu’il tournait avec soin, chuchotait parfois, souriait. Etait-ce lui le grand marin ? Celui qui reconnaissait en chaque espace le Nord et son contraire ? Etait-ce lui l’allumeur de réverbères ?  Elle avait tellement vécu dans ces contes, ces histoires fascinantes où la voix de sa mère la perdait …

Ce n’était qu’un homme un peu trop grand avec des mains de forgeron et un ouvrage trouvé dans une braderie….une de ces cabines téléphoniques à trois étagères et des « points vue du monde » de 1970.

« Tu dois rejoindre la plage lisse », elle sursauta. Qui avait pu prononcer ces mots anciens ? Elle frissonna. Autour d’elle tous semblaient concentrés sur le grand marin, tous avaient cessé leur activité : même la dame en rose ne souriait plus. Les respirations devenaient inaudibles. Même l’écho du train avait disparu... La fille du train avait peur soudain et devait fuir, fuir, rejoindre les plages lisses.

Elle poussa la porte, enclencha la poignée, cria, rien ! Et toujours ce silence, ce grand marin et ces silhouettes comme arrêtées dans leur vie.

Ce n’était plus possible, son cœur allait se rompre, elle n’en doutait plus : elle ferma les yeux, respira lentement, se souvint de la dernière prière de sa mère le soir. Enfin, l’air se fluidifiait, elle semblait flotter au fond de l’eau, sans entrave, sans bruit, libre…

Etait-ce lui le dernier des nôtres ? 

 

Tag(s) : #Textes des auteurs
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