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Pas d’état d’âme, quand il faut trancher il faut trancher ! Emeline tremble comme une feuille et ne veut pas écouter la voix cachée qui lui murmure de fuir à toute vitesse.

-       Nous ne sommes pas prêts.

Le silence se fait autour de la table. Elle a parlé un tout petit peu trop fort. Les têtes se tournent et attendent la suite.

-       Vous plaisantez ?

La voix du Président est forte et il attend une réponse. Elle s’humecte les lèvres et revoit à toute vitesse l’argumentation qu’elle a déjà répétée vingt fois dans sa tête avant de venir.

-       Nous ne pourrons pas respecter la date d’ouverture. Les lieux ne sont pas prêts, la liste du personnel nécessaire n’est pas complète.

-       Pourquoi ?

Emeline est perplexe. Elle baisse les yeux, elle tourne son bâtonnet dans son tasse. Le sachet froid reste collé à la paroi : la cueilleuse de thé calligraphiée sur l’étiquette qui pend la regarde. Ce n’est pas à elle de répondre, la Directrice des Ressources humaines est assise deux chaises plus loin, tout à côté du Directeur de la logistique.

Elle leur jette un coup d’œil, ils n’ont pas l’air de se sentir concernés. Qu’ils soient maudits. Lassée elle répond :

-       Un concours de circonstances ? Les prestataires effectuant les travaux n’ont pas fini. Le grand marin qui doit surplomber l’estrade où nous souhaitons accueillir les clients VIP n’est pas achevé, les différents accès ne sont pas sécurisés pour les handicapés. Entre autre n’est-ce pas Alain ?

Le Directeur Logistique hoche la tête.

-       Nous ne pouvons pas ouvrir quand même ? Nous excluons les zones concernées de l’accès clientèle et voilà tout.

Alain bredouille :

-       Pourquoi pas... Avec des rubans et des bâches de protection

Emeline s’énerve.

-       L’aquarium non plus n’est pas prêt : la livraison du caisson est faite mais il est totalement vide. Il faut réceptionner les galets à mettre au fond de l’eau et les poissons exotiques  que vous avez choisis ne sont pas encore disponibles. Problème de période de reproduction me semble-t-il. Et ne parlons pas de l’épave factice de l’Eroica. Pour obtenir une réplique exacte il y a au moins 6 mois de délai.

Son ton est ironique, le président la regarde de travers, elle rectifie par reflexe sa communication.

-       Les clients ne peuvent entrer dans un nouveau restaurant avec des bâches de chantier de partout et un aquarium vide. Vous pensez à la soirée d’inauguration ? D’autre part il reste le problème du personnel, nous n’avons toujours pas La cuisinière ? Anna ?

La DRH rentre les épaules, c’est à son tour de passer sur le grill.

-       Nous avons des cuisiniers mais il est vrai que la chef cuisinière n’a finalement pas voulu venir. Nous avons du mal à trouver quelqu’un pour la remplacer.

Le Président est franchement agacé :

-       C’est si compliqué que ça de trouver un chef de cuisine ?

Emeline sent la moutarde qui lui monte au nez

-       Un chef étoilé avec un budget de 45 000€ par an ça ne court pas les rues. Si vous voulez en plus la guitare magique de Frankie Presto pour animer les soirées du samedi ça va encore compliquer les choses.

Elle est allée trop loin, elle le sait avant même de terminer sa phrase. Anna regarde la table, Alain tripote son téléphone. Emeline attend l’explosion.

-       Vous êtes bien négative aujourd’hui mon chou. Vous avez passé un mauvais weekend ? Il faut vous détendre, des restaurant et des brasseries j’en ouvre plusieurs par an, ça c’est toujours bien passé.

Il la regarde avec un sourire paternaliste, suffisant. Emeline se retient de lui jeter sa tasse de thé au visage. Elle reste muette.

La réunion s’achève sans autre avancée, elle quitte la pièce avec les autres. Anna l’attrape par le bras :

-       Tu as exagéré Emeline, tu as eu de la chance que Pierre ne le prenne pas mal. Il est le dernier des nôtres, tu ne peux pas lui imputer les manquements et promesses non tenues des présidents antérieurs.

-       Je sais, je sais…

Demain ce sera la même réunion, les mêmes problèmes. Elle quitte les locaux vers 18H et ferme soigneusement son bureau.

Elle prend le métro jusqu’à la gare de Lyon, elle enchaine les couloirs, les escaliers, les quais. Elle monte dans le TER. Elle s’assoit à la même place qu’hier ou avant-hier. Elle regarde la fille du train, celle qui fait la même chose qu’elle dans le reflet du miroir, les traits tirés et le sourire oublié.

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