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« Tu sais ce qu’on a fait du corps de L’amiral Nelson quand il est mort ? On l’a mis dans un tonneau de rhum pour le rapatrier en Angleterre. Le grand marin qu’il était aurait dû finir au fond de l’eau, mais ce bougre-là voulait être enterré. »

Mon oncle Octave ou les mots derrière les mots. Quand il nous raconte une histoire, ce n’est jamais gratuit, c’est qu’il nous monte une arnaque. Il n’a jamais su faire les choses autrement. Octave se contenter de demander franchement un service, ou nous dire simplement « finissez vos assiettes » quand nous rechignions à manger ? Oh non :  il inventait tout un conte rocambolesque sur la cuisinière qui avait créé une recette fabuleuse de concombres à la crème pour un prince, qui fut hélas volée par une concurrente jalouse, mais ô surprise retrouvée par lui-même dans une cavité creusée dans le fond du jardin. « Faites-lui honneur, mes petits, à cette femme, elle le mérite ! » Une fois il osa même nous servir l’histoire de Vattel pour un poisson à la Bordelaise de chez Findus… Est-ce que le breuvage en sachet -franchement pas terrible- d’une marque que je ne nommerai pas a meilleur goût si on imagine que chaque feuille a été ramassée par une cueilleuse de thé ayant une vie digne de Dickens ? Peut-être bien. « Juste un morceau de sucre qui aide la médecine à couler »…

Donc quand il a commencé à me parler de l’amiral Nelson, j’ai compris que j’allais encore me faire emberlificoter, d’autant plus facilement que je savais à quel point il était malade. Je l’écoutais donc avec recueillement.

« C’est une question de loyauté. C’est important, la loyauté. Les dernières volontés d’un homme, il faut les respecter. Même si c’est contre les traditions »

Prit par une quinte de toux il eut du mal à finir sa phrase.

« Maudits poumons ! »

Derrière sa respiration sifflante j’entendais la voix cachée de la grande faucheuse, je voyais sa signature insidieuse dans chaque éclaboussure pourpre sur ses mouchoirs.

« Aucun de nos ancêtres ne s’est couvert de gloire, personne de notre famille n’a jamais rien fait d’exceptionnel. Alors avant de mourir je voudrais que pour une fois l’un d’entre nous se distingue. Or Adrien tu es aujourd’hui le dernier des nôtres, le seul avec moi à porter le nom des Avellino. »

Je n’osais pas l’interrompre, mais je commençais sérieusement à m’inquiéter. Je ne suis pas du bois dont on fait les héros, plutôt pantouflard voire même un peu feignant, bref du genre à participer à Motus, pas à Koh Lanta…

« Le premier week-end du mois d'octobre à Sienne il y a une course de vélo qui s’appelle Eroica. C’est une course un peu spéciale : si tu la fais avec une vieille bicyclette tu reviendras avec un diplôme.

_ Oncle Octave tu ne crois tout de même pas que je vais gagner ?

_ Tu sais qu’on dit « L’important n'est pas de gagner mais de participer ». Eh bien là c’est vrai : il te suffira d’y participer. Avec mon Alléluia. »

Une ruine rouillée dormant depuis des lustres au fond de son garage, qui n’avait même plus de selle ?! Je ne savais même pas si une boutique en ligne aurait des pièces pour cette antiquité ! Mais comment lui dire non ? Comment oser, après le speech qu’il venait de me faire sur la loyauté ?

« Adrien, ton problème, c’est que tu es pessimiste. Tu te souviens de la fille du train ?

_ Quelle fille ?

_ Celle que tu n’as pas osé aborder quand nous sommes partis en vacances à Milan.

_ Non, je ne m’en rappelle pas.

_ Quand je t’ai demandé pourquoi tu n’allais pas lui parler, tu m’as répondu que jolie comme elle était, elle devait déjà avoir quelqu’un.

_ Et alors ?

_ Alors c’est toujours pareil : tu te fais la liste de tous les problèmes dans ta tête avant même de penser que tu pourrais y arriver. Si tu ne veux pas me faire un dernier plaisir, tant pis ! Donne-moi donc un livre, tiens « La guitare magique de Frankie Presto », j’aimerais bien le finir avant de mourir. Et n’oublies pas de passer à la pharmacie, je n’ai plus de somnifères. Allez, file ! »

Je me suis senti un peu honteux. Alors j’ai fait un effort. J’ai posté une petite annonce sur internet pour une selle Alléluia de 1930. J’attends toujours d’être contacté. Et si je ne l’ai pas d’ici le mois d’octobre, ce ne sera pas de ma faute !

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