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Hélène essaie de se persuader qu’il n’y avait pas d’autre solution. Sa mère, 90 ans, ne jouissait plus de toutes ses facultés mentales et avait dû entrer en maison de retraite au début du mois, contre son gré. Les arguments des travailleurs sociaux et des médecins lui faisant valoir qu’elle était devenue un danger pour elle-même et pour les autres, n’avaient pas réussi à la convaincre de quitter son domicile pour vivre en établissement. Et lorsque sa fille, après l’avoir conduit à son nouveau lieu de résidence, avait voulu prendre congé, sa mère s’était agrippée à elle en la suppliant de ne pas la laisser là, toute seule. Hélène avait la gorge nouée.

Ce week-end, Hélène a décidé de commencer à vider l’appartement. Sa mère ne reviendra jamais chez elle, elle n’est plus capable d’être autonome. Ce n’est pas la peine de laisser traîner les choses et autant éviter de payer un loyer pour rien.

Ce matin, elle a trié les vêtements. Elle donnera ceux qui sont encore portables à Notre Dame des Sans Abris. Maintenant, elle va poursuivre avec le contenu du secrétaire qui est dans l’entrée.

Par peur de se faire emberlificoter, sa mère avait toujours refusé que sa fille mette le nez dans ses affaires. Dans le haut du meuble, tous les papiers sont en vrac, mélangeant allègrement factures, quittances de loyer, faire-part de naissance, de mariage, de décès, images pieuses, menus de restaurant, cartes postales de vacances, vieilles ordonnances, … entre autres. Hélène met tout ça dans un grand sac plastique. Elle fera le tri plus tard, chez elle.

Elle s’attaque maintenant à la partie basse du meuble. Dans un carton à chaussures, dans le plus total désordre là aussi, des photos de différentes époques, à bords lisses ou crénelés, certaines jaunies ou écornées : elle, enfant avec un gros nœud blanc dans les cheveux, son frère pendant son service militaire, ses parents devant la boutique qu’ils ont tenue pendant quelques années, un homme, grand, mince, la raie au milieu, avec un costume qui ressemble à un uniforme - au dos, ni nom, ni date, comme c’est parfois le cas - sa cousine Nicole, Lionel jouant avec le chien, sa sœur en communiante, agenouillée avec recueillement sur un prie-Dieu - à cette époque les habits de communiante ressemblaient à des robes de mariée - les vacances aux Sables d’Olonne ...

Au milieu des photos, un papier plié en quatre. Elle l’ouvre. C’est une lettre. Qu’elle lit. Elle n’en croit pas ses yeux. C’est une lettre d’amour. Elle ne comporte pas de signature ni de date. L’écriture n’est pas celle de son père. Une question insidieuse lui traverse l’esprit. Que sait-on de la vie de nos parents ?

Au-dessus du carton, un cahier d’écolier à gros carreaux, avec une couverture en papier délavée. A l’intérieur, des recettes recopiées à l’encre violette par l’écriture pointue de sa mère. C’est clair, propre. On sent qu’elle s’est appliquée. Blanquette de veau, quatre-quarts, concombre à la crème, civet de lapin … Entrées, viandes, desserts, tout est mélangé. Parfois quelques éclaboussures. On devine que le cahier n’était jamais loin de la cuisinière. Hélène se souvient l’avoir vu quelques fois. C’était il y a longtemps, avant son adolescence.

 

Et une cassette vidéo. Sa mère n’a jamais eu de magnétoscope. Hélène regarde le titre : "La rose pourpre du Caire". "La rose pourpre du Caire" ? C’est un film des années 80 ! Une histoire d’amour à l’eau de rose. C’est le cas de le dire ! Quel âge avait sa mère dans les années 80 ?

Hélène passe à la salle de bains. Dans l’armoire à pharmacie, des boites - d’antalgiques, d’anti-inflammatoires, de somnifères - et un flacon dont l’étiquette est partiellement arrachée. Quelques mots sont quand même lisibles : "aide à rétablir l’équilibre de la flore de la cavité buccale".

Hélène sent soudain une grande fatigue s’abattre sur ses épaules. Elle va s’arrêter là. Elle reviendra un autre jour.

Tag(s) : #Textes des auteurs
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