Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Les six comiques sont avec moi dans la camionnette. Ça ne braille plus comme à l’aller. Terminer les grandes gueules qui allaient faire la fête comme on en avait plus vu depuis la mise à l’eau du dernier chalutier neuf du port. Terminer les rêves de vivre la grande vie dans l’appart à coté de leur marâtre. Terminer de se sentir fort et invincible. Les six demeurés sont prostrés et silencieux. Voir la vioque avec les yeux ouverts et le coup brisé, les regarder fixement du sol, chacun à leur tour, ça les a refroidis. Ils se rendent compte à présent qu’ils vont devoir vivre avec ça pour le restant de leurs jours. Enfin, le restant de leurs jours, on va plutôt dire, le restant de leur journée. On se comprend vous et moi.

Le départ ça faisait covoiturage de début de vacances, plein d’espoirs et d’envies mais là, c’est comme si on suivait un corbillard invisible avec le macchabé assis dans son cercueil et qui nous regarde en face. Moi, perso, je m’en bats les « cojones », les couilles quoi. C’est pas mon premier et ce ne sera pas le dernier. Encore sept, au moins.

Des corbillards fantômes qui me suivent ou qui me précèdent, j’en ai des files entières. Je m’en fous, rien à caisser. Je vous dis ça mais en fait … je ne regarde jamais à gauche. Celui juste à côté de ma portière. Celui-là, j’évite de le regarder. J’évite de la regarder. Ce macchabé-là, il me fait peur. Son regard me fait peur. Elle ne m’en veut pas, elle me plaint. C’est Juliette, 16 ans, ma fille. Ma première erreur, celle qui a entrainé toutes les autres. La seule où je suis réellement responsable. J’étais son père et je n’ai pas su la protéger. Je n’ai pas su la protéger de moi-même. Une histoire banale, malheureusement. L’histoire d’un père qui de colère laisse ses mots dépasser sa pensée, laisse sa fureur devenir lui, laisse sa force être son maitre, laisse son ressentiment devenir son avenir. Juliette est tombée là, contre la table, le coup avec un drôle d’angle et les yeux ouverts. Depuis, souvent, je la retrouve. Pendant quelques secondes à chaque fois, je lui demande pardon.

Bon ici, je n’aurai pas le temps. Ils sont six et je me vois mal leur demander de me rejoindre l’un après l’autre dans les wc d’une station-service pour les occire l’un après l’autre. Ce serait un manque de respect pour Juliette. Je n’aurais pas le temps de lui parler intérieurement comme à chaque fois. Non, je vais faire cela en groupe. Le feu de joie ? Non, trop voyant. L’accident de voiture ? Non, trop dangereux pour moi. Les droguer ? Je n’ai pas de quoi les rendre malléable ici. Je ne vois qu’une seule issue, la falaise. Un covoiturage vers l’océan en ligne directe. J’ai repéré les lieux il y a quelques semaines. Non pas que j’avais en tête de les éliminer déjà mais j’ai trouvé un parking dangereux alors que je cherchais un endroit pour faire gicler leur mère. Un parking en bord de falaise, en gravier et en pente vers le vide, sans aucune barrière ni plot. Un vrai tournant d’assassin, je me suis dit. Là, on y va. Je leur ai dit qu’on avait besoin de s’éloigner fissa et de se mettre au vert. Au vert pour moi, au bleu pour eux !

 Pas la peine de vous expliquer comment ça va se passer. Je gare la voiture. Je leur demande de rester dedans pour que je puisse fumer une clope et réfléchir. Je laisse le frein à main desserré, ferme la porte, verrouille la camionnette avec la télécommande et je l’entends bouger d’abord un peu avec le bruit des graviers qui s’écrase sous le poids de l’engin, puis plus vite. Les comiques se réveillent, se regardent, me regardent espérant que je les aide mais j’ai le dos tourné. Je ne suis pas un monstre tout de même. Le temps qu’ils réalisent que la camionnette va droit vers le précipice, ils essayeront de prendre de frein à main, mais là la bride en plastique que j’ai mis les empêchera d’être efficaces. Enfin d’être efficace avant d’être en vol car là, la panique, la crispation leur donnera assez de force pour le faire sauter, trop tard.  Trop tard pour sortir aussi, la camionnette est verrouillée. Une fois en vol … la télécommande déverrouillera les portes. Ça doit avoir l’air d’un accident. Pour une fois, ce sera le conducteur qui repartira à pied.

Tag(s) : #Textes des auteurs
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :