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Par une nuit de pleine lune, la magicienne Maïté avait pris sa retraite. Elle s’était rendue à l’assemblée des sorcières à la lisière du bois de chênes et elle avait rendu solennellement son grimoire et sa baguette magique. Une plus jeune pourrait s’en servir et perpétuer leurs traditions.

Maïté avait longuement réfléchi avant de prendre sa décision. Il n’y a pas d’âge imposé, ni de date limite pour les magiciennes, mais Maïté avait estimé qu’elle avait donné tout ce qu’elle pouvait. Elle avait aidé des démunis, secouru des malades, fait des croche-pattes à ceux qu’elle jugeait trop orgueilleux et elle se trouvait bien fatiguée d’avoir tant observé ses congénères autour d’elle, guetté les moments propices pour agir en toute discrétion, recherché avec persévérance les ingrédients rares nécessaires à ses potions. Elle aspirait maintenant à une vie plus ordinaire, aux plaisirs simples d’une retraite bien méritée, cultiver son jardin, prendre son café aux premiers rayons du soleil, respirer l’odeur des fleurs, papoter avec ses voisines… Mais avant cela, elle désirait faire un long voyage, pour marquer la coupure d’avec sa vie d’avant, pour entrer pleinement dans cette nouvelle étape, pour prendre le large et découvrir des rythmes différents.

Elle qui avait passé ses nuits à observer le ciel, à attendre la lune pleine, naissante, ou la nuit noire, elle avait décidé de se rendre dans des contrées où la nuit n’existe plus, du moins pour un temps, elle s’était annoncée pour participer à une expédition de pêche en Alaska, sous les aurores boréales.

Elle était là maintenant, sur ce bateau de pêche, entourée de marins expérimentés qui avaient été bien étonnés de la voir embarquer le premier matin, ses cheveux gris et frisés auréolant son visage déjà ridé, sa valise de cuir noir à la main et ses yeux pétillant de malice. Les jours passant, elle avait su se montrer utile en enroulant les lourdes cordes, en donnant un coup de main à la cuisine ou de balai sur le pont. Les autres s’étaient habitués à demander son aide ou la taquiner au passage lorsqu’elle passait son temps de repos à observer le ciel.

Tout se passait bien, au gré du vent, de la houle et des cris des mouettes, jusqu’au jour où le capitaine poussa un gros juron. « Mille milliards de mille sabords, où est passée ma montre ? » Le capitaine avait une belle montre à gousset, en or massif, qu’il posait toujours soigneusement à côté du gouvernail lorsqu’il prenait son quart et qu’il rangeait délicatement dans le premier tiroir de bois au début de son temps de repos. Elle lui avait été offerte par son père lorsqu’il avait gagné ses galons de capitaine et il disait haut et fort qu’elle lui portait chance, il n’avait jamais dû affronter de tempête qui submerge le pont.

Ce cri résonna comme un coup de tonnerre sur le bateau de pêche. Jamais l’un des matelots n’aurait osé toucher à cette montre, encore moins le second bien entendu. Chacun jura ses grands dieux qu’il n’avait aucune idée de l’endroit où elle pouvait bien se trouver. Le capitaine répéta qu’elle était à sa place à côté du gouvernail depuis qu’il tenait la barre et qu’au moment de passer le relais à son second, elle avait disparu, comme par magie.

On chercha sous le tapis, derrière les instruments, dans tous les recoins de la cabine de commandement, puis à la salle à manger, à la cuisine et dans les cabines. La montre restait introuvable.

Bizarrement, le vent se leva, les vagues augmentèrent progressivement. Il n’était plus temps d’observer les lueurs boréales, mais plutôt de se mettre à l’abri. Maïté avait participé aux recherches sans dire un mot. Elle continuait à s’affairer en déplaçant les caisses qui seraient bientôt remplies de poissons et les cordes le long de la rambarde jusqu’à qu’un matelot l’aperçoive et lui crie sans ménagement d’aller se reposer dans la cabine si elle ne voulait pas se faire emporter par une vague. Maïté battit en retraite sans mot dire, mais sur sa couchette, elle ne cessait de se retourner, de triturer son drap de ses mains moites et de pousser de profonds soupirs. C’est qu’elle était seule à savoir où se trouvait la montrer du capitaine. Elle l’avait dérobée subrepticement. C’était plus fort qu’elle, c’était une habitude qu’elle avait toujours eue, depuis toute petite, elle prenait les objets auxquels les personnes qui l’entouraient tenaient le plus.

Elle avait emprunté la bague de sa grand-mère, les lunettes de son père, la clé de l’église dans la poche du curé, et plus tard, le manuscrit d’un écrivain, le télescope d’un astro-rêveur, le cahier de poèmes d’un milliardaire et mêmes les rêves du président. Mais comme elle était magicienne, alors, ce n’était pas un problème, elle profitait de ces objets quelques jours, ou parfois même quelques heures seulement, et elle s’arrangeait ensuite pour les faire réapparaître, comme par enchantement. Cela ne lui avait jamais causé de souci, parfois cela l’avait même bien fait rigoler.

Mais là, tout était différent. Elle avait décidé de mener une vie ordinaire, elle avait renoncé à ses pouvoirs et reposer simplement la montre à sa place, aussi discrètement que ce soit, resterait inexplicable, inacceptable aux yeux du capitaine. Elle devait se résoudre à avouer son terrible secret. Et voilà que le bateau était balloté comme une coquille de noix sur la mer déchainée. Les éclairs zébraient le ciel. Maïté fut jetée au pied de sa couche et tomba lourdement sur le plancher. Elle se releva, se tenant prudemment aux montants de la cabine. Serrant la précieuse montre dans sa poche, elle ouvrit timidement la porte pour entendre le capitaine hurler par-dessus le bruit de la tempête. « Où est cette montre ? Si je ne la retrouve pas, nous mourrons tous dans les vagues ! »

Maïté ne pouvait plus respirer, le cœur battant la chamade, elle continua pourtant d’avancer vers la cabine de commandement. Lorsqu’elle entra, le capitaine tapait des pieds et maugréait en faisant presque autant de bruit que l’orage. Quand il vit entrer ce petit bout de femme, intrigué, il se calma et s’assit. Avant qu’un mot ne sorte de sa bouche, Maïté posa sa main sur son poignet et se pencha à son oreille. Son cœur cognait fort et les mots se bousculaient sans sa tête, mais son visage semblait impassible et inspirait le respect. Personne n’entendit ce qu’elle chuchota à l’oreille du capitaine, pas même le second qui maintenant la barre tant bien que mal. Le vent se calma peu à peu, Maïté plaça ses deux mains sur celles, larges et calleuses du capitaine. Ses joues étaient rouges et ses yeux le scrutaient avec anxiété.

Il éclata alors d’un gros rire qui ne s’éteignit qu’avec le dernier éclair traversant le ciel qui brillait d’une nouvelle lueur.

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