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Rien ne s’était passé comme prévu : elle n’était pas venue à mon mariage. Elle, c’était la mariée, mon ex-future femme. Tout le monde était là dans cette petite église romane du sud de la Bourgogne. Tout le monde, sauf elle.

 J’entends encore les réflexions ironiques de mes potes :

- "Et elle était au courant qu’elle était invitée ?"

- "Qui ne dit mot, consent".

- "Pas de nouvelles, bonnes nouvelles".

 Moi, ça ne m’avait pas fait rire. J’avais eu beau me retourner pour scruter la porte d’entrée, je n’avais rien vu venir. Tout le monde commençait à s’impatienter quand tout à coup mon smartphone avait émis un son bref indiquant l’arrivée d’un sms. J’avais immédiatement pensé que c’était elle qui venait m’annoncer qu’elle avait eu un problème de dernière minute, la voiture qui tombe en panne, la couture de la robe qui craque sur le côté et qu’il faut recoudre à la va vite, que sais-je, moi ? Mais non, c’était simplement une pub de l’hypermarché du coin. Au bout d’une heure et demi d’attente, l’assemblée avait commencé à se disperser. Je n’avais même pas eu le courage de les retenir.

 Ce qui aurait dû être ma nuit de noces s’était transformé en cauchemar. Aussi, le lendemain matin, histoire de ne pas me complaire dans des idées morbides, j’avais décidé de partir quand même, seul, aux chutes du Niagara où nous avions prévu de passer notre lune de miel.

Au milieu de hordes de touristes, j’avais contemplé le paysage et l’avais trouvé bien décevant. C’était donc ça qui était devenu un mythe et faisait rêver des millions de voyageurs en puissance ? Comble de l’ironie, une des trois chutes s’appelait "Le voile de la mariée".

 De voir toute cette eau, ça m’avait donné soif. C’était là que j’avais bu mon premier Bloody Mary. Satanée Marie ! Je ne vous l’ai pas dit, elle s’appelait Marie. En éclusant cette boisson rouge, c’était le sang de Marie que je faisais entrer en moi. Nous ne formions plus qu’un seul corps. Elle était à l’intérieur de moi, elle ne pourrait plus jamais me quitter. Il était bon le sang de Marie, il me faisait un peu tourner la tête et je voyais des paillettes lumineuses s’échapper des gerbes d’eau. Alors, pour prolonger le spectacle, je reprenais un verre, puis deux. Ma vie ressemblait à ces feux d’artifice miniature que l’on met sur les gâteaux d’anniversaire et qui crépitent dans tous les sens. J’avais de nouveau les yeux d’un enfant ébloui.

 En rentrant en France, j’étais tout naturellement passé à la Marie Brizard. Après tout, Marie était française, il n’y avait aucune raison pour que je continue à l’appeler "Mary". Peu à peu, j’ai arrêté de courir dans tous les sens sans savoir où j’allais. Malgré mes efforts désespérés, l’image de Marie s’est estompée mais la Marie Brizard est restée.

 Aujourd’hui, bien des années ont passé. J’ai oublié le visage de la "vraie" Marie. Elle ne survit plus qu’à travers cette liqueur anisée. D’autres femmes lui ont succédé. Elles aussi sont sorties de ma mémoire. Mais il me reste la Charlotte aux fraises, les poires Belle Hélène, les crêpes Suzette, la pizza Margherita, les Madeleine, la tarte Amandine, la sauce Aurore, l’Angélique sans compter les Clémentine, Prune, Myrtille, … Et certains soirs, quand le niveau du liquide dans la bouteille se situe en dessous de l’étiquette, je me nourris de pizzas Belle Hélène, de tartes Suzette, de crêpes Margherita ou de Charlotte aux Clémentine.

 

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