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Réveillé par les chicayas des habitants du poulailler installé sous sa fenêtre, Jules grand gaillard rondouillard, ouvre un œil... puis l'autre. Il tente de se lever pour s’asseoir sur son lit, la tête lourde comme une enclume, frappée d'une forte douleur qui lui martèle le front.

Tant bien que mal, il se retrouve les pieds suspendus dans le vide sans pouvoir toucher le sol. Encore à moitié endormi, les paupières presque fermées il tâtonne de son imposante main velue la grosse couette en plume à la recherche de son pantalon, et du premier chandail se présentant à lui. « Pas besoin d'prendre de douche, ça f'ra des économies » soupire-t-il.

Subitement, l'image d'un bon pain frais excite ses papilles. Il saute alors les deux pieds à terre, les yeux grands ouverts, et s'encourage énergiquement pour se rendre à la boulangerie.

En ouvrant la porte de son humble demeure, quelle n'est pas sa surprise de voir planté sur une botte de paille au milieu de sa cour un écriteau marqué à la peinture dégoulinante : « Ici demeure le Grand Maître des Imbéciles ».

« Grand maître ! Ben dis-donc, c'est pas rien » se dit-il non sans une certaine fierté, un petit sourire au coin des lèvres.

Le mot « Grand » lui évoque sa défunte mère qui l'appelait tendrement « Mon Grand garçon », tout en ébouriffant avec douceur son épaisse chevelure dorée.

Le mot « Maître » le ramène à l'époque où il allait avec bonheur à l'école tant il était attaché à son instituteur qu'il devait appeler Maître et qui lui portait l'affection digne du père qu'il n'avait pas eu.

Curieusement, on s'attend à ce qu'il réagisse au terme « imbécillité » qui est le mot le plus frappant. Mais il est important de préciser que Jules est imperméable et aveugle aux jugements portés par son entourage. En effet, comme par enchantement, tous les termes ou allusions tournant autour de sa naïveté excessive ne l'atteignent pas. En cela, on peut dire que Jules est un bienheureux.

Jules vit petitement dans la grande maison léguée par sa mère. Il n'est pas de ceux que les questions existentielles viennent tourmenter. Vieux garçon célibataire, il a grandi dans ce village qu'il n'a jamais quitté. Ou peut-être une ou deux fois pour aller rendre visite à une vieille tante à l’hôpital de la ville la plus proche.

La veille au soir de ce matin-là, il avait été invité comme tous les habitants du hameau au mariage de Julie, cette jolie fille, revenue de la ville pour l’événement.

Julie était sa seule amie, celle qui, au temps des récréations l'avait pris sous son aile lorsque les autres enfants exerçaient sur lui leur cruauté enfantine.

Au cours de la réception qui avait suivi la cérémonie, emporté par son euphorie naturelle intensifiée par de nombreuses bières, il était monté en haut du grand escalier de la salle des fêtes, effectuant un magnifique saut de cabri qui lui avait donné l'apparence d'être léger comme une plume malgré son embonpoint. Il s'était mis à prononcer un long galimatias dans lequel il s'était embourbé mais n'en n'avait pas été dérangé pour autant. Il avait ressenti un tel plaisir à s'adresser avec éloquence à son auditoire, qu’il s'était égaré dans un discours jupitérien, dans lequel il avait prétendu être l’Élu, ayant découvert la solution pour sauver planète de sa destruction par l'homme.

Jules ne se s'était pas compte qu'il ennuyait les gens du village avec cette logorrhée qu'il ne maîtrisait pas. Les auditeurs, pour la plupart des anciens « camarades » de classe, étaient fatigués d'entendre toujours cette même antienne, se moquant de lui, et de ses soi-disant remèdes qui pour eux étaient de la poudre de perlimpinpin.

Raison pour laquelle, ce soir-là, dans un esprit de perversité, ils rebaptisèrent in petto Grand Maître de l’Imbécillité, celui qu'ils appelaient depuis toujours l'Idiot du village.

A la fin de son oraison, Jules dans un état d'ébriété proche du coma éthylique était rentré porté par ses jambes qui l'avaient guidé machinalement jusqu'à chez lui.

Ce matin-là, donc, traversant le village, il croise tous les pique-bœufs qui veulent profiter de sa fortune, et qui lui sourient hypocritement. Car il est nécessaire de préciser que Jules est propriétaire de terres pouvant en intéresser plus d'un. Sur son passage, il entend la Janette et la Mariette se moquer de lui, critiquant son attitude croquignolesque d'hier soir. Ces mégères savent qu'il ne comprend pas les insultes, et en profitent pour se défouler.

Jules, tout occupé à repenser avec délectation à ce qu'il a lu sur l'écriteau ne prête pas attention à leurs paroles. Au contraire, il continue dignement son chemin, saluant d'un coup de tête les passants. Il n'a qu’un vague souvenir du contenu de ce qu'il a déclamé publiquement la veille, et il est persuadé qu'on a voulu féliciter de son allocution et de ses idées innovantes.

Dans la boulangerie, il surprend trois garnements en plein larcin de bonbons. Cette scène le fait sourire affectueusement, se remémorant une fois de plus son jeune âge. Tout en leur adressant un clin d’œil complice et bienveillant, il se dit en lui-même : « quelle belle journée qui commence, et quel bonheur de vivre entouré de personnes sympathiques. »

Cette courte histoire sans fin est un instantané photographique d'une petite tranche de la vie d'un homme dont la conscience est limitée, protégé des souffrances intrinsèques à l'être humain qui provoquent malheureusement jalousie, amertume, haine et agressivité.

 

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