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Le soir tombait. Les oiseaux, sans s’en soucier le moins du monde, poursuivaient leurs antiennes et lançaient leurs trémolos aigus qui résonnaient aux quatre coins du jardin, tandis que le pique-bœuf, dans le pré voisin, se pavanait sur le dos rond et bossu d’un gros bœuf roux à l’œil rond et au regard abêti. Au même moment, Valérie rentrait ses poules, comme chaque soir, au milieu d’un galimatias de graines, de paille et de plumes témoins des bagarres et des chicayas habituels de la journée. Elle se mit à les compter. Il en manquait une. Bien sûr, comme d’habitude c’était Juliette, la grosse poule Brahma qui s’était encore fait la malle et avait rejoint dans l’enclos attenant un joli coq à la crête écarlate. Valérie s’époumona pour la faire rentrer, mais la belle fugueuse, tout à son idylle naissante, ne se souciait nullement des cris courroucés de sa maîtresse. Les logorrhées habituelles de la pauvre fermière la laissaient apparemment de glace et elle continua son périple en avançant par à-coups et en portant fièrement en avant son beau cou emplumé. Cette allure de provocation jupitérienne lui donnait un air si croquignolesque que la fermière, malgré le désagrément de la situation, se mit à rire in petto. On lui avait vendu cette poule à prix d’or pour la beauté de son plumage, mais elle n’avait pas imaginé que la belle commettrait autant de fugues et de larcins en si peu de temps !! Il faudrait bien des kilos de poudre de perlimpinpin pour ramener sa poule à la raison, mais les poules ont-elles seulement une once de jugeote ? Elle ne l’avait jamais pensé, dieu merci. Juliette finirait bien par retrouver son chemin, il faudrait juste patienter un peu.

 

Valérie s’assit en attendant sur la margelle du puits et regarda le ciel qui avait pris des teintes orangées puis carrément rouge sang. Elle n’avait jamais pris le temps de remarquer à quel point les couleurs du ciel sont si variées à cette heure du soir et combien elles changent en si peu de temps. Le soleil, incendiant la nature, finissait sa course là-bas, juste derrière le grand noyer qui semblait vouloir lui offrir une ombre dont il n’avait que faire. Valérie se mit à sourire doucement, en se disant que la vie était belle et que tant qu’il resterait un coin de nature tel que son jardin, son poulailler et son petit lopin de terre, elle n’aurait pas à se plaindre de sa condition de pauvre fermière esseulée. Brutus le gros chien, qui s‘était allongé à côté d’elle, se releva brutalement et fit soudain un grand saut de cabri en apercevant Juliette qui revenait tranquillement sur la pointe de ses ergots en se dandinant et en semblant narguer toute la compagnie. Mais quand elle vit le grand monstre se rapprocher d’elle, elle enclencha illico la vitesse supérieure et ne pensa plus qu’à sauver sa peau. Brutus, qui connaissait bien les habitudes de la fugueuse, poussa quelques petits aboiements pour la forme, fit mine de la poursuivre, mais finit par aller se recoucher gentiment dans sa niche.

Quand Juliette franchit le seuil du poulailler, non sans un petit air de provocation que sa maîtresse s’efforça d’ignorer, Valérie referma la porte d’un geste ferme et satisfait.

La vie reprenait son cours, avec la douceur et la périodicité des éternels recommencements.

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