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Une timbale au bout de chaque soulier, des cordes entourées à ses doigts, le nain saltimbanque parcourait terre et mer, animé par la plus simple curiosité. Il chantait, il dansait, il jouait ses mélodies à qui voulait bien l'entendre et se complaisait dans son existence dénuée de contraintes. Quand l'envie lui prenait il s'arrêtait ou reprenait son chemin. C'était un homme heureux. Un jour, s'approchant d'une vallée encaissée au milieu des montagnes, le paysage le surprit. Tout était minuscule, du brin d'herbe aux fleurs en passant par les insectes. Sa première pensée fut qu'il avait trouvé un milieu qui lui ressemblait. Un pays nain ! Fantastique ! Mais il aperçut au loin un cercle de huit gigantesques coquelicots. Le contraste était frappant. Sa tête faisait des allers-retours entre le démesurément grand et le démesurément petit. Piqué par la curiosité, il alla à la rencontre d'une pâquerette, installée tout près de lui. Ses pétales ne dépassaient pas la taille d'une fourmi et sa tige s'élevait à peine à un centimètre du sol. Il se pencha délicatement et d'un joyeux sourire la salua. « Bien le bonjour jolie petite pâquerette. Comment est votre pays qui me semble bien petit ? ». Elle détourna ses pétales, feignant de ne point l'avoir remarqué. Le nain, trop habitué aux diverses personnalités, s'installa près d'elle sans plus s'en soucier et entama un air au rythme apaisé. Les brins d'herbes rikiki se retournèrent, les autres fleurs commencèrent à battre des feuilles et quelques vers de terre sortirent leur minuscule tête qu'ils balançaient. Lorsqu'il s'arrêta il sentit que la glace avait été brisée. « Un bien étrange pays qu'ici ! J'ai pourtant beaucoup voyagé et des contrées rencontrées. C'est la première fois que je vois ça. » Il accompagna ces mots d'un coup de menton en direction des grands coquelicots.

« Ce sont les coquelicots gourmands. Ils aiment tant manger qu'ils ne font que ça du matin au soir, du soir au matin. Alors forcément, ça en fait moins pour nous. On vit quand même, on est juste plus petits ».

« Personne n'est allé leur expliquer ? »

« Quoi donc ? »

« Eh bien, le partage par exemple ! »

« hahahaha, le partage ! Pourquoi partager quand ils peuvent amasser ? Plus ils en ont, plus ils en veulent. Encore, encore et encore. »

« C'est incroyable » Le nain était sincèrement effaré. Il voulut connaître la version de ces géants égoïstes et insensés. Lorsqu'il s'approcha, un nuage d'abeilles bourdonnaient dans les airs, butinant ces ogres coquelicots. L'une d'entre elle, voyant cet étranger, vint lui demander de déguerpir au plus vite. « Vous n'avez rien à faire ici, rien à faire, rien à faire ». « Oh je me promène simplement. Que faites-vous donc toutes agglutinées ici ? Vous avez pourtant tout le reste de la prairie à votre disposition ! »

« Nous n'avons pas le choix, pas le choix, pas le choix. C'est eux qui ont le plus à nous offrir. Les petites sont trop petites pour nous permettre de faire assez de miel pour tenir l'année. »

« Vous avez l'air exténué ! »

« Nous ne nous arrêtons jamais. Pas le choix, pas le choix, pas le choix. Ce sont eux qui décident. Pas nous. Nous, on veut juste manger »

« Prenez donc la poudre d'escampette ! Partout autour de vous des fleurs, petites mais par milliers n'attendent que d'être butiner. »

« On voit bien que vous n'êtes pas d'ici. »

Le nain fut atterré du conditionnement qu'avait reçu ces pauvres petites bêtes. Il était évident que malgré leurs tailles, les autres fleurs se comptaient par milliers et pouvaient amplement suffire à leur besoin. Fort heureusement, certains essaims libres, rebelles et minuscules butinaient le reste de la prairie. Que faire ? Il n'arrivait pas à se résigner à laisser cette injustice perdurer. Alors, d'un pas décidé, il se dirigea directement vers ces coquelicots à la gourmandise inappropriée. « Messieurs bonjour, drôle de contrée. »

« Nous n'avons pas le temps de discuter nous devons manger, manger, manger »

« Une pause ne vous fera pas perdre de votre ampleur »

« Le temps c'est de la nourriture. Manger, manger, manger »

« Quel bien étrange façon de concevoir cette vie si éphémère » De toute son existence de saltimbanque, jamais il n'avait rencontré d'êtres si insipides. Certains n'osaient abuser des plaisirs par culpabilité, d'autres tenaient le travail comme source de vie mais jamais il n'avait vu de personnages uniquement occupés à affermir leur grandeur sans jouir du moindre bonheur. Ce nain si satisfait de sa vie et ses plaisirs, en versa une timide larme pleine de sincérité. Comme ce doit être triste de vivre ainsi pensait-il. Il s'assit près d'eux, entama un air triste et lancinant. Son humeur dictait ses chansons, les rendant poignantes d'authenticité. Les coquelicots gourmands tout affairés à manger ne sourcillèrent d'un pétale. Pas une réaction. Mon talent réside dans les chants, s'ils ne suscitent aucune émotion que puis-je faire pour aider ces pauvres gens ? Le désespoir le rongeait. Partir, fuir et oublier ? Non, il ne pouvait s'y résoudre. Il continuerait à chanter, à faire vibrer cordes et timbales. Nuit et jour, les morceaux s'enchainaient. Sa voix retentissait de douleur, ses instruments accompagnaient ses lamentations. Au bout de quelques jours sans repos, la fatigue l'enveloppa. Il regardait les abeilles butiner sans s'arrêter. « je suis en train de suivre le même chemin ! Sans même m'en rendre compte. » Un arbre, plus loin, semblait l'appeler à venir se reposer. Sans un mot, le musicien éreinté s'allongea sous ses branchages et dormit d'un sommeil profond. Lorsqu'il se réveilla, le châtaigner le remercia. « De quoi donc me remerciez-vous ? Je n'ai fait que me reposer sous votre accueillante stature ». Vous avez chanté, vous avez joué et surtout vous avez tenté de changer l'ordre des choses. Personne d'autre ne s'y est jamais risqué. Croyez-moi, d'après ce que j'ai pu entendre, vous avez fait beaucoup plus que ce que vous pensez. ». Le nain se sentait réconforté par ces paroles. Pourtant la déception ne l'avait pas quitté. Rien n'avait changé. « Soyez patient petit monsieur, les grands changements prennent du temps, la précipitation n'aurait qu'un effet éphémère. Partez tranquille et revenez dans quelques mois. Vous verrez ». Le saltimbanque hésita puis accepta. Cela lui laissera le temps de réfléchir à un autre plan. Il se dirigea vers l'océan saluant les plantes naines chaleureusement. Un bateau s'apprêtait à quitter le port, il se hâta d'y embarquer. Accoudé au bastingage il regardait mélancoliquement cette étrange prairie. « Mais, mais … » Il se frotta les yeux énergétiquement. Etait-il en train de rêver ? Des pétales ondulaient, des tiges virevoltaient. Quelque chose se passait. Et si c'était le changement ? Peut-être. Mais la terre s'éloignait. Il ne pouvait plus distinguer son désir de la réalité.

 

Tag(s) : #Textes des auteurs
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