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Ma mère disait toujours qu’être joyeux, c’est un péché. Je ne l’ai pas crue, dieu merci, mais ses paroles tourbillonnent encore dans ma tête et résonnent en mes oreilles comme un solo de guitare aux grinçants accords. J’ai accroché quelques-unes de ses sentences au porte-manteau de mes rêves en me jurant de ne jamais jamais les décrocher. Ma mère était une défaitiste née dont l’humeur sombre contrastait singulièrement avec le caractère joyeux de mon père, dont j’avais largement hérité et qui déplaisait tant à l’auteure de mes jours…

 

En dépit de ces convergences sérieuses mais non insupportables, je souligne que mon père et moi nous étions aménagés en secret une petite existence au sourire modéré, aux baguettes chuchotées, aux fous-rires rentrés. Un seul regard pouvait écrouler le bel édifice et déclencher chez ma mère des reproches cuisants voire de véritables colères. Ma mère n’était pas plus gaie qu’un artichaut auquel on arrache une à une ses feuilles, ou qu’une malheureuse carcasse de poulet coincée au fond de sa cocotte. C’est ce que me chuchotait mon père en son absence, lui qui n’était jamais en veine de trouvailles très personnelles et de comparaisons ou métaphores aussi originales qu’hilarantes. Ma mère, nous surprenant ainsi à nous esclaffer en douce, se doutait bien que nous riions à ses dépens, mais retournait dignement et sans un mot à ses casseroles en nous fusillant du regard.

 

 La gravité et le manque d’humour sont des maladies quasi incurables, j’en ai bien peur, et à 90 ans, ma mère se blottissait sans cesse dans ce sérieux qui éloigne les adultes et effraie les petits enfants dont le rire est l’activité principale. La maison de retraite eut enfin raison d’elle et aucune animatrice, jamais, ne réussit à la dérider, même quand l’une d’entre elles lui proposa un jour (ses cheveux s’étant raréfiés avec l’âge) de la coiffer avec une frange à la Louise Brooks. Ou encore de lui servir des petits pois farcis.  Non, rien ni personne ne put jamais lui enlever son sérieux, sa gravité voire son austérité. La blague était bannie des conversations, la frivolité de même, et les histoires graveleuses renvoyées au ban d’une condamnation sans appel. Elle appelait cela nos désordres langagiers et pataugeait en permanence dans des théories jansénistes bourrées d’ascèse et de sacrifice.

 

Dieu merci, je me suis bien rattrapée depuis, mon père n’est plus là pour me conter ses blagounettes et moi pour lui donner la réplique, mais mes jumelles qui auront bientôt 9 ans ont attrapé l’esprit de leur grand-père et je les sens prêtes à me rejoindre bientôt au pays de mes délires. Leur père n’est pas en reste non plus et je sens que l’on va se payer dans l’avenir de belles tranches de rire.

 

Ma mère a rejoint un pays qui, espérons-le pour elle, n’est pas celui du sourire, à moins qu’elle apprenne enfin à se « lâcher » un peu et profite au mieux des jubilations éternelles et du bonheur prétendu sans fin de l’après-vie !

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