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Il avait déjà fallu sortir de la foule, se prémunir contre les assauts des pressés, des agités, des nerveux, oublier les coups d’épaules, les valises qui cognent les chevilles sans un « pardonnez-moi ». Se parer en quelque sorte d’une bulle comme l’on met un gros par-dessus l’hiver contre la neige.

Cela ne la préserverait pas des grêlons et des vols à la tire mais au moins elle survivrait.

 

Déjà le premier formulaire l’avait effrayée : votre poste consiste à vérifier tout évènement suspect dans un lieu public ; un oiseau qui ne repart pas, un sac percé de mille trous, une poubelle qui ne s’ouvre plus, cinq femmes en niquab arpentant un super marché…. Que pouvait-il y avoir aujourd’hui d’incongru dans ce monde tellement policé, où chaque place était garnie de caméras ?

 

Elle était bien la dernière personne à pouvoir affronter le hasard ou le risque et cet insigne de conquérant que sa nouvelle mission lui imposait. Mais pourquoi monsieur Lacour avait-il voulu à tout prix la sortir de son bureau, lui ôter la souris de sa main, et transformer tous ses tableaux Excel en … elle ne le savait même pas.

Elle qui semblait même rétive à poser des questions, à tenter de comprendre, à imaginer ce qui se passait derrière le masque des gens, à dire non

 

Forcément, forcément. Sa chemise au bureau avait toujours un col parfaitement fermé, boutonnée jusqu’au dernier bouton, les manches touchaient le début de sa paume, chaque carré de sa tenue se voulait lisse, simple et cachant…

 

Cachant quoi au fait, de quoi se cachait-elle ?

 

Et là, là avec un sourire béant, une main froide et presque acérée, monsieur Lacour lui avait demandé de quitter son bureau, d’enfiler une autre tenue, un jean et un sweat, pour passer inaperçue…n’était-elle pas déjà invisible ? Et de noter sur un simple carnet, dans aucun tableau, tout incident étrange qui se produirait entre la rue Lavelle et le boulevard malherbe, et le métro qui traversait….

 

Pas plus d’explication, pas d’autre solution, pas de retour au « mais » qu’elle avait à peine eu le temps de penser. Elle avait eu la tentation d’une feinte ultime, tomber à terre, s’évanouir, devenir sourde et faire comme si … mais il était déjà parti sans une seule fois croiser son regard, simplement son sourire béant et sa main glaciale.

 

Que se passait-il donc dans cette société où elle travaillait depuis vingt ans, dans ce quartier qu’elle arpentait depuis dix ans mais aux heures désertes, après 20 heures, avant 7h30.

 

Elle avait tellement donné d’heures supplémentaires sans demander une augmentation, un changement d’ordinateur, un rajout de papier, un stylo pour le nouvel an. Jamais oh jamais elle n’avait avec les autres pris de pause-café, téléphoné durant ses heures de travail, ne s’était jamais syndiqué…Ne parlons pas de mail intempestif ou au moins privé ; d’ailleurs à qui elle en enverrait.

Même son bureau il n’avait reçu aucune touche de peinture depuis son arrivée, elle avait tout bien soigné, entretenu…

 

Et là, là, à 17.30 de l’après-midi, elle se retrouvait devant la bouche de métro, vacillante, étonnée de l’image que lui renvoyait une glace salie, étonnée de cette ride-là, nouvelle, de sa posture vivante, et apeurée.

 

Dehors un homme en costard cravate croquait sauvagement dans du chorizo.

 

« C’était bien la preuve, si besoin en était, que quelque chose ne tournait pas rond »

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