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Mon nom est Gabs, j’ai quarante ans cette année, tournant décisif dans ma vie de pilote. Selon les exigences de la Cour Suprême de ma profession il est indispensable, cette année, de prouver mes compétences.

Vous vous rendez compte : quinze ans et des millions de kilomètres parcourus n’y changeront rien. Je suis le premier du métier à arriver à cet âge fatidique, c’est pourquoi une chaîne de télévision locale a voulu faire un reportage sur moi.

Ils sont venus l’année dernière m’en parler, je trouvais ça idiot mais j’ai quand même accepté. Aujourd’hui je trouve que c’est une bonne chose que l’on parle un peu des conducteurs de l’ombre, de ceux dont on a besoin pour suivre la route comme il faut et qui pour vous, sans se plaindre, avalent les kilomètres.

Nous sommes le jour de l’examen, j’ai tout vérifié : mon bolide est en parfait état, rien à dire. Je tapote nerveusement le volant, un cameraman soupire, assis à l’arrière il doit trouver le temps long. Je ne peux pas démarrer avant le premier cri, c’est la loi numéro 1. Quoiqu’il se passe on attend le top départ.

Je ferme les yeux, c’est plus qu’une question de minutes.

Le cri me vrille les oreilles, j’en ai chaque fois la chair de poule. Je démarre le moteur et le bolide bondit. Les roues glissent, nous dérapons, je reste souple et laisse ma partenaire de voyage s’adapter en douceur aux courbes de la route. C’est la loi numéro 2 : la conduite doit être sure et souple, il faut respecter chaque virage, chaque creux.

Les méandres de virages arrachent un haut le cœur au cameraman, on se croirait sur un bateau me dit-il, on tangue. Je souris, cela fait toujours ça au début. Maintenant cela me berce. Il faut toutefois rester vigilant, il existe des accidents de parcours, des chemins encombrés, des épingles imprévues. Il me demande si la routine s’installe, je réponds que jamais je ne me suis ennuyé. Je n’ai jamais fait un voyage identique, à chaque fois c’est différent. Et ce sera le cas à l’infini.

Je jette un œil à ma montre, ce n’est pas tout ça, mais le temps est compté. La loi numéro 3 : le voyage ne doit pas durer plus de quelques heures. Il ne faut pas encombrer les voies de circulation. J’accélère, le caméraman s’accroche. J’enchaîne les virages, la route est si étroite. Le silence s’installe, nous savons qu’il faut arriver à destination.

La clarté du chemin est une bénédiction. Le reportage va être fantastique, une lueur rosée nimbe le paysage.

Le traceur dont mon véhicule est équipé continue de calquer le chemin. Je me sens un cartographe des temps modernes : le premier à découvrir et à répertorier cette nouvelle aventure.

Enfin nous arrivons, parfaitement dans le délai imparti. Le chemin s’achève dans le néant. Je ralentis en douceur et nous sommes félicités par toute l’équipe de télévision. Je coupe le moteur, le traceur sauvegarde son enregistrement. Je le remets religieusement au comité de l’ADN.

La jeune femme qui le représente aujourd’hui me sourit. D’habitude leurs employés sont moins avenants. Je soupire, cela doit être la présence des reporters. Elle me confirme que mon examen est réussi, que je suis un exemple pour mes collègues. Je n’étais pas inquiet mais je suis soulagé.

Je ne ferais pas partie de la fin du reportage, ils me remercient chaleureusement et me félicite, je suis le Christophe Colomb des temps modernes, celui qui s’aventure à la découverte des chemins naissants au volant de son bolide. Aux premiers instants de la vie je suis celui qui parcoure les empreintes de chaque nouveau né. Tout en douceur j’explore et cartographie chaque signature ADN unique. C’est grâce à cette première prise de contact et à cette récolte d’informations que le comité saura réparer les accidents de la vie, les coupures, les déchirures, les brulures. Chaque sillon unique sera respecté et conservé à l’identique et c’est un peu grâce à moi.

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