Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

" J’ai erré longuement dans la ville, sans prêter attention aux rues que j’empruntais, aux gens que je croisais, aux bruits, aux couleurs, il fallait encaisser, absorber, jamais de toute ma vie je en m’étais sentie plus isolée ni plus insignifiante. "

Puis, sans vraiment le vouloir, je me suis retrouvé au café du coin. J'ai poussé la porte qui grinça d'efforts entretenus par le fait qu'elle datait certainement de l'après-guerre, tandis qu'une musique me semble-t-il alors, jouait le boléro de Ravel. J'avais les idées ailleurs.

Les corps occupés à leurs tablettes et cellulaires intelligents ont bougés, d'autres aussi, plus âgés, occupés à tourner les pages de leur quotidien favoris taché d'encre, le seul qui soit offert en ce lieu, ont retenu leur geste en commun et conservés la main aux doigts pointés dans l'espace vide. Des regards humiliants se sont levés vers moi, comme si j'étais la peste qui entrait. Je devais être l'intruse qui s'invitait à déranger leurs satanées habitudes.

J'étais égaré. Je fuyais le néant que j'imaginais devenir océan en colère. Il voulait m'envahir. Rouler ses vagues destructrices était sa première mission. Il me retrouvait sans cesse où que j'aille, quoi que je fasse. Il était devenu moi.

Une vieille dame accompagnée de deux sacs gonflés à blocs de ce qui lui restait de semblant d'existence de vie, se mit à glousser. Elle était comme moi, une traînée, une vaurienne, une chienne galeuse, une moins que rien.

Un miteux manteau d'un tweed blanchi par l'usure du temps paraissait la tenir bien au chaud. Qu'elle chance elle avait. Il devait aussi lui servir de lit d'appoint. Car la pauvre errante n'avait plus de domicile fixe depuis fort longtemps. Elle était une habitué du resto déguisé en café entre les heures libres des repas. De sous son cardigan rapiécé, un soutien-gorge d'un rouge autrefois sans aucun doute écarlate, ou du moins ce qui restait de ce morceau de tissus, car l'on voyait une grande partie de son immense sein pendant et qui avait sans aucun doute jadis ressemblé à cet objet de désir tout à fait masculin, était maintenant tristement délavé. Une revue à potin trônait à son côté. L'on y voyait une musicienne de réputation internationale qui présentait au grand public son violoncelle d'un prix excessif. Elle en avait l'air plus que fière et ravie.

Depuis quand n'avait-elle pas dormi dans un canapé-lit moelleux et propre ? Elle ne savait plus. Elle pensa alors aux ressorts couinant de plaisirs, qu'elle imaginait sans aucun doute encore et toujours mal huilé, puis aux éternels couinements qu'ils se donnaient le droit de produire, comme lorsque jadis, elle faisait l'amour avec son dieu d'amant préféré. Elle se mit alors à pleurer bien malgré elle. Pour elle, tout était noir tout était blanc.

Dans sa tête quelque peu dérangée par un usage excessif de drogues de moindres qualités et de toutes sortes, elle se passait et se repassait ces images et ses sons à un rythme effréné, ce qui la faisait monter et descendre dans l'émotif comme dans un ascenseur plus que performant, et cela à un rythme rapide tel l'effet que peut produire un plongeon vertigineux dans le vide, et ce, sans qu'elle n'y puisse absolument rien. Elle n'avait plus le contrôle des opérations de ses connections neuronales dans son cerveau hyper activé et disjoncté.

À l'observer avec une attention toute particulière, l'on aurait dit qu'elle n'avait pas délibérément installé une véritable routine, sans retour possible à la normalité, court-circuitant ainsi son jugement éclairé face à la bonne manière de se comporter devant ses semblables.

Tag(s) : #Textes des auteurs
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :