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Nombre de petites filles ont eu pendant leur enfance un cahier de souvenirs. Ces carnets renforcés et cartonnés, parfois scellés d’un petit cadenas, qu’elles gardent jalousement puis font passer d’une main à l’autre, récoltant ainsi une mine de souvenirs, une ribambelle de dessins. Joséphine était de celles-là.

Elle prêtait son cahier tour à tour à tous ses amis d’école, spécialement à ceux qui allaient déménager, mais aussi à son ancienne maîtresse, à une monitrice de colonie, aux amis de ses parents avec qui elle avait partagé un après-midi de jeu ou une promenade en montagne. Elle avait inscrit une consigne en préambule afin que personne n’utilise de feutres dans ce cahier, cela traverse le papier et endommage la page suivante.

Ses amis utilisaient donc les crayons de couleur, le crayon papier ou même l’aquarelle pour coucher sur les pages des animaux, des paysages, de petites mises en scène ou une planche de bande dessinée. Les enfants accompagnaient leur dessin de la traditionnelle inscription «en souvenir de ton ami…», les adultes quant à eux ajoutaient souvent une citation ou une maxime sur la page de gauche: Il faut que quelque chose se taise pour que quelque chose soit entendu. - Là où est la volonté est le chemin. – Paie le mal par le bien et tu prives l’homme méchant de tout le plaisir que le mal lui procure. (Tolstoï)

Joséphine était une fille joueuse et rigolote, ses cheveux un peu fous le plus souvent rassemblés en deux nattes de chaque côté de la tête. Elle se rendait chaque semaine à l’école de cirque. Elle savait marcher sur un fil, pédaler sur un monocycle, jongler à quatre balles et faire rire l’assistance à l’aide de son bilboquet qu’elle maniait à la perfection et qu’elle intégrait à ses numéros de clown, irrésistibles.

Par ailleurs, elle saisissait chaque occasion de prendre part à une course en montagne. Elle se joignait volontiers à des groupes d’adultes, souvent amis de ses parents, pour gravir pentes et sommets. C’était l’occasion pour elle de tresser des couronnes de fleurs qu’elle déposait délicatement sur sa tête, mais surtout d’explorer les crevasses dans les rochers, les aspérités au pied des falaises, parfois même de petites grottes. En plus des morceaux d’ardoise qui faisaient habituellement sa fierté, elle trouva un jour un joli morceau de quartz dont elle faisait briller les cristaux aux reflets du soleil.

C’est lors d’une de ces excursions qu’elle rencontra Guillaume, un vieux bonhomme un peu bourru qui souriait d’un air malicieux quand personne ne le regardait et qui parlait peu, si ce n’est lorsqu’il se mettait à raconter des histoires. Il avait tout de suite attiré la curiosité de Joséphine parce qu’il collectionnait les papillons. Il s’écartait parfois du groupe de marcheurs, s’éloignait du chemin balisé, s’arrêtait au bord du précipice, immobile et silencieux, et revenait, le plus souvent les mains vides, parfois avec un papillon dans une enveloppe de papier transparent. Joséphine trouvait cela un peu triste de capturer un papillon qui, l’instant d’avant, volait librement dans l’air pur de la montagne. Mais en voyant les yeux brillants de Guillaume, elle comprenait qu’il était très important pour lui de compléter sa collection. Elle l’excusait, sachant qu’il ne prenait que les papillons qu’il ne possédait pas encore et laissait les autres s’envoler. Voyant son intérêt, Guillaume lui proposa un jour de venir chez lui pour voir sa collection. Joséphine accepta avec entrain, mais quelle ne fut pas sa surprise quand elle entra dans le petit appartement de découvrir des parois couvertes d’étagères, portant les objets les plus hétéroclites, du sol au plafond. Guillaume ne collectionnait pas seulement les papillons, il collectionnait tout ce qu’il est possible de collectionner: les cailloux, les coquillages, les marrons, les bouts de bois, les noyaux de cerises, d’abricots, de pêches et de dattes, les emballages de têtes de choco, de petits chocolats… Tous ces petits objets étaient soigneusement conservés dans des bocaux transparents de tailles diverses. Après s’être faufilés dans le vestibule, Guillaume et Joséphine pénétrèrent dans l’unique pièce où s’étalaient les rayonnages couverts de livres, classés par taille, les plus grands en bas, les plus petits en haut, et ensuite les albums de timbres, d’opercules et de cartes postales et bien entendu les précieuses boîtes de papillons. Il ne restait qu’un peu de place pour un lit, un fauteuil, un petit bureau qui servait également de table pour manger et une commode pour les habits, la plus pauvre des collections de Guillaume.

Devant l’air ahuri de Joséphine, celui-ci éclata de rire: «Tu ne t’attendais pas à ça? Je devrais trier un peu, c’est vrai, mais on ne sait jamais ce qui peut nous être utile un jour. J’ai toujours un projet en tête. Par exemple, je veux confectionner un livre minuscule avec des papiers de sachets de thé, c’est pourquoi je les sèche sur le radiateur.» Joséphine, n’osant en croire ses oreilles, tourna la tête et aperçut de petits carrés de papier alignés sous le rebord de la fenêtre. Encore toute interloquée, c’est un peu distraite qu’elle observa la collection de papillons. Elle en oublia presque de demander à Guillaume de faire un dessin dans son cahier de souvenirs qu’elle avait emporté tout exprès, espérant recevoir un beau dessin de papillon. Il fit une drôle de tête et posa le cahier sur son petit bureau. Elle repartit alors, toute attendrie, imaginant le temps que ce bonhomme pouvait passer à compléter toutes ces collections.

Lors des promenades suivantes, elle n’osa pas interroger Guillaume sur l’avancement de son dessin. Elle avait l’habitude d’attendre. Ses copines de classe et sa maîtresse d’école surtout l’avaient fait patienter des semaines entières. Elle pensait bien que Guillaume avait autre chose à faire.

Les années passèrent. Joséphine grandit. Elle rencontra d’autres personnes, poursuivit ses études, se mit à jongler avec les manuels de géologie, puis avec les biberons et les pampers.

Bien des années plus tard, elle reçoit, toute étonnée un téléphone de Guillaume qu’elle croisait encore périodiquement à l’occasion de fêtes d’amis communs, de mariages ou de rencontres imprévues au hasard des chemins. Il lui dit qu’il a retrouvé, au milieu de ses livres, quelque chose qui lui appartient. Il ne veut pas en dire plus. Ils fixent rendez-vous en fin de journée pour la semaine suivante. Entre-temps, Joséphine participe à un week-end en Sardaigne avec des étudiants en géologie, escaladant des falaises, descendant en rappel pour prélever des extraits de roche.

Le jour dit, elle traverse à pied les rues de sa ville, un bambin à la main occupé à tirer un chien à roulettes qui dodeline de la tête, l’autre dans le pousse-pousse. Ses pensées sont encore accaparées par la recherche qu’elle mène sur la détection des secousses sismiques dans la région. Elle jette un regard amusé sur le vendeur de fruits et légumes qui jongle avec des pommes pour attirer le client. Elle arrive à l’heure prévue au bord de la place. Guillaume est déjà installé au coin de la terrasse, un verre à la main, le sourire aux lèvres. Joséphine s’assied, commande un jus de pommes et deux sirops. Guillaume lui tend alors son vieux cahier de souvenirs. C’est comme un immense bond en arrière, un film qui rembobine des années d’histoire. Joséphine se retrouve petite fille, ses nattes bien tressées, son cristal à la main, escaladant les rochers et observant les papillons dont les ailes oscillent doucement. Elle revoit ses copines d’école en défilé, les dessins, l’amitié partagée, les conseils, les confidences. Une grande émotion monte en elle comme la lave d’un volcan, comme la sève au printemps et vient embuer ses yeux. Elle n’ouvre pas le cahier, elle le range dans son sac. Elle esquisse un petit sourire et dit: «Je le regarderai à la maison!» Ils parlent de choses et d’autres, écoutent le babil des enfants, puis ils se quittent avec une franche accolade.

Rentrée chez elle, les enfants couchés, elle feuillette le cahier et laisse ressurgir tous ces souvenirs. Elle revoit des visages, certains sont presque oubliés. Le déchiffrage des noms et des prénoms suscite d’autres émotions, tout comme la lecture des petits messages qui accompagnent les dessins. Lorsqu’elle termine, elle s’arrête sur une page blanche avant de découvrir le dessin de Guillaume, en noir et blanc. Un beau panorama de montagnes et au coin, au premier plan, un splendide machaon. Il manque la couleur, mais Joséphine reconnaît à coup sûr le tracé de ses lignes délicates. Le dessin est daté, près de vingt ans le séparent du dessin précédent. Guillaume l’a réalisé il y a quelques jours seulement, après avoir retrouvé le cahier au milieu de ses livres, souvenir oublié dans le flot des écrits. La jeune femme est touchée de cette attention vis-à-vis d’elle, vis-à-vis de la petite fille qu’elle a été. Le cahier de souvenirs aurait bien pu disparaître à jamais, elle ne s’en serait pas souciée. Pourtant, il demeure un collier de petits trésors qu’elle ressort maintenant de temps en temps les soirs de mélancolie.

Elle se dit alors que la personne qu’elle est devenue, la géologue, l’épouse de son mari, la mère de ses enfants contient toujours en elle la petite fille qu’elle a été, la jongleuse, l’exploratrice, la fille de ses parents, la pétillante, la collectionneuse. Les messages qu’elle a reçus enfant lui sont encore précieux aujourd’hui. Ces mots, quoique oubliés, sont des balises qui l’ont guidée.

Elle se dit que sa personnalité ressemble à un oignon, chaque étape de vie est comme une couche unique. Si seule la couche extérieure est visible, toutes les autres sont néanmoins présentes.

C’est comme les poupées russes que sa fille aligne délicatement sur le rebord de la fenêtre.

C’est comme les strates de la couche terrestre…

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