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Ca y est, je l'ai enfin retrouvé !

Il y a vingt ans, je l'avais enterré là, sous le cerisier. Bien en sécurité dans le jardin de la maison de famille.

Je l'avais emmitouflé dans un beau chemisier offert par ma grand-mère, protéger de l'humidité dans un sac plastique d'une grande marque de jouets et déposé dans la boîte métallique des gâteaux préférés de mon grand-père. J'avais creusé le trou en secret, à un endroit peu humide, baigné de soleil. L'endroit où je venais me réfugier enfant, avec toutes mes émotions, parfois trop lourdes pour moi.

Je n'en avais jamais parlé à personne, mes parents n'auraient pas compris. Pourquoi fait-elle ça ? Et puis, pourquoi a-t-elle gardé ce truc si longtemps ? Elle a vingt ans, ce n'est plus l'âge depuis longtemps d'avoir encore un doudou.

Et oui, il s'agissait de mon doudou, ce petit chien en peluche qui n'avait plus qu'un œil, qui se tenait debout sous mon lit, pour que personne ne le voit. Je l'avais appelé Arthur, mais je parlais toujours de Tutur. Il m'avait toujours rassurée, consolée, écoutée. Il avait toujours été là pour moi quand j'en avais besoin.

Mais, il y a vingt ans, quelque chose avait changé. J'avais rencontré un garçon, LE garçon. L'homme pour qui je comptais, celui qui prenait soin de moi, qui me laissait mon indépendance, mon libre-arbitre. Celui pour qui j'existais avec mes qualités et tous mes défauts, avec mes faiblesses et toutes mes forces. L'homme de ma vie.

Je n'avais plus besoin de Tutur. Mais pourquoi l'enterrer me direz-vous ?

Peut-être pour pouvoir tourner la page. Peut-être pour dire « au revoir », « adieu » à la petite fille fragile qui ne le montrait pas et que j'étais. Peut-être pour en faire le deuil et pouvoir être une femme forte pour cet homme et la famille que nous voulions fonder.

D'ailleurs, nous nous sommes mariés, nous avons deux beaux enfants que nous avons élevés avec amour et fermeté. Nous avons construit un foyer chaleureux où il fait bon vivre. Notre maison est pleine de rire, d'émotion et de complicité.

Aujourd'hui, les enfants sont grands, ma fille est partie. Elle ne rentre plus que le week-end. Comme un vide qui se rempli ponctuellement. Malgré l'homme de ma vie , me revoilà comme la petite fille fragile et solitaire que j'étais. Loin du cerisier baigné de soleil. Loin de mon Tutur.

Aujourd'hui, il me manque, pourtant il ne peut pas me sauver de tout. Bien sûr que mes enfants allaient grandir. Bien sûr qu'ils allaient partir. Ils ont eux aussi leur vie qui les éloignera un peu de moi. Qui les emmènera vers de nouvelles aventures, de nouvelles découvertes.

En secret, comme lorsque vingt an plus tôt, je l'avais enterré, je suis allée sous le cerisier. Délicatement, j'ai grattée la terre. Puis je l'ai creusé avec une petite pelle d'enfant.

Enfin, je l'ai trouvée : La boîte à gâteau sous le cerisier. Et avec délicatesse, je l'ai prise dans mes mains tremblantes, j'ai soufflé dessus pour enlever la terre, je l'ai frottée avec mon mouchoir.

La boîte était toujours en bonne état, certes elle portait des tâches de rouille, mais le dessin sur le couvercle qui représentait une petite fille blonde, souriante, découvrant un nid avec des œufs aux milieu des branches de cerisier en fleurs était toujours visible. Les couleurs un peu délavées, comme mes souvenirs d'enfant. Le couvercle un peu cabossé, comme mon âme d'enfant.

J'ai ouverte ma boîte au trésor avec beaucoup de précautions, ne sachant si tous mes espoirs allaient se réaliser. Le sachet était un peu craquelé, le chemisier propre, pas de taches d'humidité. Mon cœur battait de plus en plus vite, de plus en plus fort. Et je l'ai découvert, là, comme dans mais souvenirs. Intact, comme il y a vingt ans : Tutur. Je pouvais presque retrouver l'odeur de mon enfance partagée avec lui.

Je l'ai pris dans mes bras, je l'ai cajolé comme une petite fille. J'ai enfui mon visage dans son corps si doux et si tendre. Puis, je me suis assise sous le cerisier et comme une enfant, je lui ai raconté mon désarroi, je lui ai expliqué le vide dans ma vie, l'absence de ma fille, l'indépendance de mon garçon, je lui ai narré mes angoisses, mes inquiétudes.

Comme toujours, il m'a écoutée, il m'a réconfortée et grâce à lui j'ai trouvé la réponse, j'ai compris.

Non, je ne suis plus cette petite fille seule et fragile, je suis une femme forte. Non, je ne suis plus cette gamine perdue qui n'avait que son doudou pour l'écouter et la soutenir, je suis une femme pleine de ressources. Mais c'est parfois tellement difficile de voir ce qu'y est devant nos yeux ! Bien sûr, j'ai grandi. Bien sûr, j'ai une belle vie. Bien sûr, j'ai une famille aimante.

Et soudain, c'est comme une évidence. Désolée Tutur de t'avoir dérangé. Après l'avoir embrassé une dernière fois, je l'emballe délicatement dans le chemisier, puis dans le sac un peu abîmé et enfin, je le remet dans la boîte. Je lui dis merci et au revoir en refermant le couvercle, je repense à tous les moments passés ensemble, à toutes les histoires racontées. Il a été si souvent là pour moi, même quand finalement, je n'en avais pas vraiment besoin, juste pour le plaisir. Aujourd'hui encore il a été là. Je pose mon trésor au fond du trou où il se trouvait depuis vingt ans. Après avoir tout remis en place, heureuse d'avoir revu mon vieil ami et, le cœur léger, je rentre à la maison retrouver ma famille.

Ils sont tous les trois là, sereins. Tout est calme, mon fils me voit et me fait son clignement d'oeil qui veut dire « Je t'aime », ma fille lève les yeux de son livre et vient m'embrasser. Mon mari qui prépare le dîner, m'invite à goûter son repas en me prenant dans ses bras.

Finalement, rien ne me manque vraiment, chaque retrouvaille, chaque rencontre est pleine d'amour et d'attention, donc même si tout cela est moins fréquent, qu'importe, voir plus car les retrouvailles sont une fête, une longue attente bien récompensée. Et puis les absences me laissent du temps pour enfin m'occuper de moi, faire ce que j'aime, sans que je culpabilise, sans priver personne.

Ma famille évolue, les choses changent. Pourtant, le bonheur est toujours là, devant mes yeux, à moi de le prendre à bras le corps, à moi de le refaire mien.

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